Visite | Cycleurope - Peugeot,
une griffe du vélo en Champagne

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26 juillet 2018 — Elodie Lantelme

À Romilly-sur-Seine, au pays du champagne, l’entreprise Cycleurope fait office de bastion. Celui du cycle conçu et assemblé en France, hommage à l’industrie du vélo qui fit les beaux jours de l’Hexagone au XIXe siècle. Bien sûr, il y a ici des composants et des cadres qui viennent d’Asie. Mais avec Peugeot, Gitane, Crescent, Bianchi… au sein de ses 22 hectares, Cycleurope constitue le deuxième plus important site de production de France en matière de bicyclette. Une société que le VAE électrise. Rencontre avec l’histoire du vélo, et les hommes et les femmes qui la font.

Derrière son poste de travail, Catherine plonge sa décoration quelques secondes dans de l’eau à 39 °C. Puis elle applique le décor sur le cadre, racle pour chasser l’eau.Le cadre ira ensuite dans une étuve à 50 °C pendant une heure. Catherine retirera la pellicule du décor, nettoiera et vernira le tout. Brillant ou satiné. « Fut un temps, on travaillait avec du mat ; maintenant, la demande s’attache surtout à du satiné, c’est plus délicat, souligne cette femme qui travaille pour Peugeot, puis aujourd’hui pour Cycleurope, depuis 30 ans. Les cadres actuels sont bien plus élaborés avec les batteries, les porte-bagages… Le travail du design offre vraiment des belles choses, il fait notre renommée. Côté déco, chez nous, tout est harmonisé, avec les jantes, le collier de sonnette… »

Catherine a davantage de décors à poser sur les cycles modernes. Aussi recourt-elle plus souvent à la décoration aux stickers. Elle peut en poser jusqu’à 15 par vélo.

Elle applique alors l’autocollant sur le cadre et le maroufle avec raclette en feutrine avant que celui-ci soit verni. « Mais à l’eau, le rendu final est plus fin, plus léché. On ne sent pas d’épaisseur au toucher. » Ce qu’on sent, en revanche, c’est l’amour du travail bien fait dans l’usine de Romilly, où la peinture et la décoration à la main sont l’un des atouts industriels.

C’est le cœur du métier de Karine, qui a commencé par le haut de gamme il y a 25 ans. Du temps où l’usine s’appelait Peugeot, et non Cycleurope. Elle peignait les cadres Festina, avec des couleurs uniques, réalisées sur place. « On est purement des assembleurs, explique Laurent, le directeur des opérations. Mais la décoration à l’eau est importante : le haut de gamme est stratégique pour nous, pour le VAE, même s’il se révèle coûteux, car ces opérations prennent du temps. Mais il nous permet de répondre aux problèmes de couleurs qui ne s’accorderaient pas avec les composants. Tout peindre au même endroit nous offre une flexibilité importante. De la même manière, c’est un atout d’avoir l’atelier et l’assemblage à côté du commerce ou du stock de composants, nous pouvons mettre en place de petites lignes de montage très flexibles. »

Jérôme Valentin, le dirigeant de Cycleurope depuis près de 8 ans, appuie : « La spécificité de Cycleurope, c’est que nous fabriquons encore ici, en France, mais ça n’est pas un signe de qualité à lui seul. Notre véritable atout consiste à notre outil industriel. Nos cabines de peinture, notamment, qui nous permettent de répondre aux demandes spécifiques. »

« Nous sommes beaucoup plus flexibles, détaille également monsieur Valentin, et nous avons du stock, entre 15000 et 18000 vélos, pour répondre à la demande. »

Aujourd’hui, l’usine de Romilly abrite jusqu’à 6 chaînes de montage. « Nous assemblons 40000 VAE par an, mais nous pouvons monter jusqu’à 80000 sans problème, en passant en équipe de nuit », assure Laurent.

Lui qui travaille ici depuis 27 ans se souvient que le site a fabriqué jusqu’à 450000 vélos par an, « mais était moins technologique », concède-t-il. La société comptait alors 800 employés. C’était au temps des Cycles Peugeot, dans les années 1987-1988, « le boom du VTT ». Il en reste 210 aujourd’hui, dont 90 travaillent sur la production, avec des pics d’activité de février à juillet.

« Sur une chaîne, on met 40 à 50 vélos, explique Laurent, pour éviter de changer trop souvent. C’est le minimum pour être productifs. » Les roues sont l’atelier de l’usine le plus productif, car aidés de machines-outils adaptées, les employés offrent le meilleur ratio de productivité en termes de coûts.

Sur ces chaînes, 8 monteurs assemblent les vélos. Au bout de celles-ci, un contrôleur veille à la bonne marche qualité des produits. Le premier vélo de série est toujours testé en dynamique puis des tests au hasard sont réalisés. Si un problème est détecté, le vélo se retrouve notifié et il est alors confié au réparateur en bout de chaîne.

En bout de chaîne aussi, pour les VAE, vient le temps de l’implémentation des programmes et du dernier contrôle complet.

Jérôme Valentin, directeur de Cycleurope depuis près de 8 ans.

Car aujourd’hui, le site champenois s’est spécialisé dans l’électrique. Grâce à l’arrivée de Jérôme Valentin : « J’ai beaucoup travaillé dans les batteries avant de prendre la direction de Cycleurope, je connaissais donc cette partie. Or, il existe un principe de base dans la vie : “Quand on ne croît pas, on décroît, et quand on décroît, on meurt.” »

Lui a présenté les chiffres du marché du vélo en France en avril dernier, en sa qualité de président de l’Union Sport & Cycle, organisme qui regroupe les grandes marques et les acteurs du vélo en France, le sait bien : « Le panorama du vélo en France montre que les seuls secteurs en croissance sont ceux du VAE et du vélo pliant. Donc nous devons nous placer dessus.”

“Les marques qui savent se positionner sur le VAE, si elles sortent de bons produits, qui répondent aux besoins des consommateurs, avec des canaux de distribution dignes de ce nom, ont 5 à 7 ans de croissance assurés.” 

“En France, le VAE, c’est un peu moins de 10%. Or, dans certains pays, comme la Belgique, on monte jusqu’à 43%. Ça signifie que dans moins de 7 ans, nous aurons atteint 1 million de VAE en France – aujourd’hui, nous en sommes à 254390. Ce qui veut dire que les marques qui savent se positionner sur le VAE, si elles sortent de bons produits, qui répondent aux besoins des consommateurs, avec des canaux de distribution dignes de ce nom, ont 5 à 7 ans de croissance assurés. »

Cycleurope assemble les 4 types de motorisation : Bosch, Yamaha, Panasonic – mais qui a été arrêté récemment au profit de Shimano – et Bafang. La carte de l’électrique a permis à Cycleurope d’afficher un résultat d’exploitation positif en 2017, mais il a fallu faire évoluer les choses : « Nous nous sommes orientés sur les VAE et la qualité perçue des produits pour l’améliorer, c’est vraiment essentiel, ça a redonné un dynamisme à entreprise. Nous avons changé tout le comité de direction, mais la société est implantée ici depuis 1972, on ne peut pas tout révolutionner. Voilà 3 ans, une ligne seulement fabriquait de temps en temps des VAE ; et 5 autres, des vélos traditionnels. Aujourd’hui, nous fabriquons très rarement des traditionnels ; et 5 lignes ne se consacrent qu’aux VAE. Pour Peugeot comme pour Gitane, nous avons complètement inversé la courbe de production entre vélos traditionnels et électriques. »

Hervé a assisté à cette évolution, lui qui officie ici depuis 28 ans à la partie mécanique : « Je connaît toute l’usine, j’ai été un an sur la chaîne, suis passé à la soudure TIG, puis au sur-mesure pour l’équipe Festina… » Il a même réalisé les vélos de Christian Taillefer quand celui-ci a battu son record à Vars : « Trois quatre mois de travail. » Aujourd’hui, il tient l’atelier, pour l’ajustement de précision sur les protos ou sur les vélos du team. Dernièrement, il a ainsi retravaillé une bague d’amortisseur à 0,1mm sur le Peugeot d’enduro. « Je fabrique également des outils, comme ces rampes pour mettre sur les chaînes, les supports pour ranger les vélos. Je fais aussi des protos pour répondre à des appels d’offre spécifiques car je suis le seul à souder l’alu… »

On le sait peu, mais Cycleurope fabrique ainsi les vélos pour La Poste, les ebikes Ducati, et c’est encore eux qui sont à la barre des vélos Inès de la Fressange.« Nous sommes un groupe familial, rappelle monsieur Valentin. Il appartient à une seule personne : Salvator Grimaldi. C’est une stratégie de business de passion, pérenne, avec une croissance maîtrisée, pour avoir un véritable actif dans son portefeuille d’entreprises. On ne gère pas ça comme des investisseurs ou des sociétés cotées pourraient le gérer. »

Voilà pourquoi chaque marque du groupe a son identité propre : « Nous sommes le troisième constructeur de vélo européen. Notre groupe abrite 10 filiales, 10 marques, et nous sommes portés par une stratégie nationale avant tout. Le groupe s’est créé par l’acquisition de marques nationales. Ici, nous avons fait l’acquisition de l’usine Peugeot, où nous nous trouvons, puis celle de l’usine Gitane à Machecoul. Et nous avons mis sur pied une stratégie identique en Suède, Danemark, Finlande, etc. »

La présence principale du groupe se situe en Europe du nord, en Scandinavie, en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, mais aussi au Japon et aux Etats-Unis. Trois filiales industrielles (en Suède, Italie et France) permettent à Cycleurope de rayonner dans d’autres pays par l’intermédiaire de distributeurs ou via des ventes directes. « L’ambition de Cycleurope, ce n’est pas de faire du volume, pointe Jérôme Valentin, mais d’avoir des marques et de les gérer aux niveaux national et international. Peugeot et Bianchi sont notre fer de lance international, nous les retrouvons dans beaucoup de pays. Crescent, elle, est plutôt suédoise… »

« Nous avons un positionnement sans recouvrement de nos marques, poursuit monsieur Valentin, ce qui nous permet de bien les placer chez nos revendeurs, pour répondre à toutes les demandes. Par exemple, Gitane, c’est le vélo de la famille, femme, enfant, tandis que Bianchi recouvre principalement des vélos exceptionnels, de compétiteurs. Peugeot, de son côté, est légèrement au-dessus de Gitane en matière d’offre de prix, avec les codes de l’automobile qui créent un vélo de qualité, plutôt haut de gamme. “De bonne facture”, aime-t-on dire, conformément au travail d’image de qualité que Peugeot a fait pour ses voitures, avec beaucoup de progrès. Avec nos vélos, nous voulons vraiment coller à cette image. Ainsi, comme pour les ebikes Ducati, Cycleurope a un contrat de licence avec Peugeot, et les deux entités co-développent leurs vélos de concert. »

Tous les vélos haut de gamme, dont le Peugeot MO1 FS, sont montés de façon individuelle. C’est aussi le cas pour le Gitane FS, dont le caractère “full suspendu” rend délicat l’exercice d’un montage sur chaîne, où les vélos sont à l’envers. Dans la partie réservée au montage individuel, on aperçoit aussi quelques échantillons 2019, mais chuut…

En sortant, du montage individuel, nos pas nous emmènent vers la partie expédition, tout au bout de l’usine. Là, on trouve aussi le cœur d’Eurostar, l’appellation dédiée aux activités consacrées aux accessoires au sein de Cycleurope Accessoires, avec des marques maison comme Spectra et Tec. D’autres marques comme Michelin ou 3T sont parfois distribuées en exclusivité dans le réseau Cycleurope.

Il est midi, la sonnerie retentit. L’usine se vide pour la pause déjeuner. Dans le calme. Libérant une étrange impression d’histoire teintée de modernité électrisée. « La culture de l’humilité est la culture de l’entreprise, conclut Jérôme Valentin. Avez-vous vu, dans les différents journaux, monsieur Grimaldi faire de grands discours ? Notre culture est celle de la simplicité, de l’humilité, du travail. On ne fait pas de bruit, mais nous avons une usine, nous générons des emplois sur le territoire, on travaille. On ne vend pas du vent. Les gens apprécient beaucoup. C’est pour ça que nous avons des clients très fidèles. C’est une question de partage de valeurs. »

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus : www.cycleurope.fr