On a conçu et testé notre propre VTT 32 pouces
Par Paul Humbert -
Le 32 pouces, beaucoup en parlent mais très peu ont réellement eu l’occasion de l’essayer. Et donc d’en parler en connaissance de cause. Mieux qu’un simple essai d’une heure ou deux, nous nous sommes associés à Evoride pour construire et tester un prototype de vélo de cross-country en roues de 32 pouces. Aucun marketing là derrière, nous n’avons rien à vendre. Juste une volonté : tester et se baser sur des faits pour se forger une opinion. Depuis les premières réflexions sur la géométrie et les formes du cadre jusqu’au comportement sur le terrain, découvrez les coulisses de la conception et les premières impressions au guidon de ce vélo unique, conçu en France :
Il y a des bruissements et des rumeurs plus tenaces que d’autres. Depuis le milieu de la saison 2025, l’arrivée d’un nouveau format de roue en 32 pouces semble se confirmer. Quelques semaines plus tard, BMC dévoilait un premier prototype, suivi par d’autres marques (KTM, Stöll, Bike Ahead, etc). Interrogée sur le sujet, l’Union Cycliste Internationale laisse la porte ouverte à l’arrivée de cette nouvelle taille de roue, débloquant ainsi un des freins les plus importants à l’arrivée de ce nouveau format en compétition.
Une inconnue demeure toutefois : comment est-ce que ces roues et ces vélos se comportent ?
Les premiers prototypes dévoilés émanent de marques de vélos et d’équipes privées, gardant ainsi les conclusions de leurs tests pour eux. Sur le papier, les points positifs et négatifs d’un montage avec de plus grandes roues peuvent s’imaginer :
- Au niveau du positif, en théorie, un VTT 32 pouces permet d’encore mieux gommer les aspérités du terrain, d’offrir plus de grip, plus de stabilité et d’assurer une meilleure conservation de vitesse.
- Côté points négatifs, une plus grande taille de roue implique plus de poids, plus de contraintes sur le train roulant, des géométries à repenser et, globalement, tout un nouveau cycle de développement de cadres et de composants nécessaires. En plus de ça, la question de la taille du pilote semble se poser : est-ce que cela pourra convenir à tout le monde ?
L’histoire récente du vélo, et du VTT en particulier, a été rythmée par des changements de tailles de roues et l’arrivée de nouveaux standards associés. Le 29 pouces en est un bon exemple. Développé à partir de la fin des années 90, arrivé en série en 2002 avec Gary Fisher, on a peine à croire qu’il a mis aussi longtemps à s’imposer tant il est aujourd’hui hégémonique. C’est que le changement s’est fait dans la douleur, au prix de vélos de première génération peu aboutis, de consommateurs perdus, et d’entre-deux pas toujours convaincants. C’est qu’il y avait un gros boulot à faire autour, comme l’élimination du dérailleur avant et élargissement des moyeux qui ont permis d’enfin avoir de bonnes cinématiques de suspension et des géométries adaptées aux grandes roues.
Aujourd’hui, ce travail de fond a été fait et, s’il permet de profiter de vélos 29 pouces qui ont su gommer leurs défauts des débuts et dépasser largement les performances de standards précédents, il ouvre aussi la porte à d’autres réflexions. Pourquoi s’arrêter au 29 pouces ? De plus grandes roues ne seraient-elles pas encore plus performantes ? Ne ferait-on pas évoluer la taille des roues en fonction de la taille du pilote, en plus de la taille de cadre ?
A l’heure actuelle, on constate que ce sont les athlètes de XC qui ont été les premiers à s’intéresser à ce sujet, et les plus grands d’entre eux sont, en coulisses, avides de tests et de nouveautés. Logique : leur job et celui de leur équipe, c’est d’aller le plus vite possible. Et donc, au-delà de leur entraînement, de trouver les solutions techniques les plus efficaces, dans les limites imposées par les règlements.
Chez Vojo, en tant qu’observateurs du mode du cycle, nous… observons cela avec une certaine distance et un œil critique. Nous vous informons aussi de ce qui se dit, de ce qu’on perçoit. Mais, à un moment, il faut passer à l’action et voir concrètement ce que vaut réellement ce nouveau format 32 pouces sur le terrain. Problème : très peu de vélos sont disponibles (ils sont soit l’œuvre de petites marques, soit des prototypes confidentiels) ou alors seulement pour une heure ou deux. Bien trop peu pour espérer se faire même un début d’avis sur un changement de cette ampleur.
C’est ainsi qu’est née une idée un peu folle : et pourquoi pas construire notre propre vélo 32 pouces ?! Ici pas question de vendre quoi que ce soit. Juste de créer un vélo unique qui nous permet de nous forger un avis, d’aller au-delà des grands discours qui crient d’un côté au génie et de l’autre au grand complot marketing pour tous nous forcer à changer de machine sur un marché prétendument saturé.
Aux prémices du projet 32 pouces
Pour aller plus loin que la théorie, nous avons associé nos forces à celles d’Evoride pour concevoir, monter et tester un premier prototype de VTT XC 32 pouces.
Si Evoride est spécialisé dans la conception et le montage de roues haut de gamme, aucune référence en 32 pouces n’est aujourd’hui commercialisée sur le site. Pour trouver l’intérêt à court terme de la marque, il faut se pencher sur l’identité des personnes en coulisses.
La première d’entre elles, vous la connaissez : c’est Rémi Groslambert. Rémi collabore depuis plusieurs années avec Vojo, en tant que contributeur régulier (hors test de roues, bien évidemment). Vous l’avez récemment vu dans notre sujet dédié à l’aérodynamique en gravel et VTT. En plus d’être le fondateur de la marque de roues, il est surtout un compétiteur et passionné de VTT XC et marathon. Nous l’avions d’ailleurs suivi en 2023 et 2024 sur la Cape Epic.
À ses côtés, on retrouve Clément Auvin, un jeune ingénieur qui conçoit les roues et futurs moyeux Evoride. En parallèle, Clément travaille à la conception de cadres de vélos. Après un vélo de route réalisé en manchonné-collé, il a été en charge de la conception de ce prototype de 32 pouces. Il signe ses vélos de la marque AVN.
Et côté Vojo, nous avons participé aux grandes orientations du projet et mis en œuvre notre réseau pour mettre la main sur les pièces clés du montage de ce vélo. Ce projet, c’est également une manière d’avoir un premier avis le plus objectif possible sur ce standard. Rien n’est à vendre, tout est à découvrir.
Comment construire un VTT 32 pouces ?
Comment construire un prototype de cadre de VTT XC « compétitif », sans passer par une ouverture de moule carbone à plusieurs dizaines de milliers d’euros ? Un prototype en aluminium serait trop lourd, mais l’arrivée de nouvelles colles permet aujourd’hui de développer des cadres fiables avec une technique de « manchonné-collé », à l’image des vélos Atherton ou des prototypes Pivot et Specialized.
Concrètement, Clément a conçu les « liens » en aluminium 7075 usinés, qui sont reliés par des tubes en carbone en enroulement filamentaire et collés entre eux. Le tout permet au vélo de proposer une géométrie aboutie, des qualités dynamiques pas aussi raffinées qu’un vélo 100 % carbone mais tout de même cohérentes, et surtout de maintenir un poids réduit. Le prototype de notre cadre affiche 1,475 kg sur la balance.
Avant d’être un semi-rigide, le cadre devait être un « soft-tail », avec un triangle arrière reposant sur un petit élastomère, assurant une meilleure filtration des chocs. Un premier prototype en impression 3D a été créé, avant d’être abandonné. Cette architecture ouvre la porte à des problématiques de rigidité et de conception, et pourrait « tromper » les premiers ressentis des roues de 32 pouces. Le choix du semi-rigide s’est ainsi imposé pour « valider » le format de roue, avant de travailler sur un éventuel deuxième VTT tout suspendu.
Côté géométrie, la conception n’était pas de tout repos. Des roues plus grandes impliquent une refonte complète du cadre, afin d’éviter de se retrouver au guidon d’un « paquebot ».
Clément Auvin précise : « Pour un vélo de compétition, on veut que ce soit nerveux, on veut garder une position qui est assez agressive et on veut un vélo qui est stable. Globalement, pour que ce soit nerveux, il faut que les masses en rotation soient légères. Ça va un peu à l’encontre du 32, et on veut que le vélo soit relativement compact. Les roues de 32 étant plus grandes, on veut mettre des bases plus longues, mais c’est ce qu’on a évité de faire puisqu’on a réussi à garder des bases de 430 mm. C’est même plus court que certains 29 pouces. Pour cela, nous avons utilisé un moyeu superboost à la place du classique boost à l’arrière (157 mm d’entraxe contre 148 mm). »
« Ensuite, pour faire un vélo qui est stable, il faut avoir le boîtier le plus bas possible tout en évitant les problèmes d’interférence entre les manivelles et le sol au pédalage. »
« La troisième problématique concerne la position et le stack (hauteur du cadre), le reach (profondeur du cadre) étant facile à conserver. C’est un casse-tête si on veut garder un débattement cohérent avec un VTT XC, parce qu’on ne veut pas faire un 32 pouces tout rigide, ni sur lequel on est trop haut perché. On a donc conçu une douille de direction très basse. »
« Nous avons pensé la position pour permettre de bien charger l’avant, pour une position agressive en XC. Du coup, pour avoir une répartition des masses cohérente entre la roue avant et la roue arrière, on a besoin d’avoir la roue arrière la plus proche possible du centre de la machine. Et presque la roue avant la plus loin, même si ça doit rester nerveux. Par conséquent, on n’a pas non plus un angle de chasse trop ouvert. On a également un tube de selle en 27.2 mm pour chercher de la flexibilité et du confort à ce niveau-là. »
Comment équiper un 32 pouces ?
Ce nouveau standard impose des changements sur des composants clés. Les roues, évidemment, et Evoride a pu proposer un montage sur la base d’un cercle carbone 32, associé à un moyeu Tune Superboost à l’arrière, et le moyeu Cannondale Lefty à l’avant. Le tout est monté avec des rayons textiles Berd.
Côté suspension, peu de fourches sur le marché permettent le montage d’une roue de 32 pouces avec des pneus de VTT. Pour la majorité des fourches du marché, l’arceau de la fourche est un frein majeur. Nous avons ainsi sollicité Cannondale, qui a mis à notre disposition une Lefty Ocho Carbone au débattement réduit. Ici, pas d’arceau, et la réduction du débattement à 90 mm permet d’éviter que la roue ne touche le cadre en se comprimant.
Côté pneus, c’est Maxxis qui se joint au projet en mettant à disposition des Aspen 32 pouces qui ne sont pas encore sur le marché.
Et côté adaptation, avec une plus grande taille de roue, un plus petit plateau sera recommandé pour mettre en mouvement le vélo.
Test : Le 32 pouces sur le terrain
Aux commandes du vélo, Rémi Groslambert monte sur un vélo conçu pour lui et pour sa taille (1m83). Sur la balance, ce vélo affiche 9,9 kg monté, avec des pédales.
Les premiers tours de roues se font dans la montagne du Semnoz, non loin de la rédaction et des bureaux d’Evoride. C’est le terrain de test XC de référence de Rémi : « La chose qui m’a le plus surpris, c’est peut-être la prise en main assez facile. Je m’attendais à plus de différence avec le 29. Évidemment, il y a un peu plus d’inertie, le dynamisme est un peu moindre, il faut lui donner de la vitesse, mais le franchissement est simplifié. »
« C’est vraiment fou. On sent que quand ça va vite, vraiment, on est sur une lancée et on a un vélo qui lisse le terrain, un vélo qui simplifie un petit peu les passages cassants, un vélo qui donne accès à plus de lignes. Avec les bases courtes que Clément réussit à faire avec cette géométrie, ça donne un vélo qui est vraiment plutôt maniable. »
« Voilà plein de caractéristiques un petit peu différentes du 29 pouces, mais super intéressantes, et on sent qu’il y a du potentiel. Que ce n’est peut-être pas qu’une invention marketing. »
Est-ce que c’est un vélo qui va être idéal tout le temps pour tout le monde, et le nouveau vélo parfait ?
« Ce n’est pas le nouveau vélo pour Monsieur Tout-le-Monde, parce que c’est quand même exigeant. Je pense qu’il faut un minimum de puissance pour emmener un vélo de 32 pouces. Je pense qu’il y a aussi la problématique de taille, ça ne correspondra pas forcément à tous les gabarits. Mais par contre, il y a un intérêt — pour moi, c’est assez clair — pour des gabarits importants, pour des personnes puissantes et pour les compétiteurs. La différence est assez sensible avec le 29, et elle n’est pas perceptible uniquement par des pilotes entraînés. »
Qu’est-ce qu’on doit encore apprendre sur le 32 pouces ?
Il y a encore des choses à découvrir sur le 32 pouces, et un passage face au chrono s’impose dans les prochaines semaines. Le 32 sera-t-il vraiment plus rapide que le 29 pouces ?
La longue durée permettra certainement de dégager de nouvelles possibilités ou limites. Et Rémi complète : « C’est sûr qu’il y a du potentiel et je pense qu’avec l’industrie du cycle qui devrait se plonger là-dedans, il va y avoir des nouveautés intéressantes, de nouveaux composants qui vont sortir, et ça s’annonce vraiment palpitant. »
Face à la théorie et aux nombreuses questions qui entourent ce nouveau format de roue, ce projet réalisé avec Rémi et Clément d’Evoride nous aura déjà permis de lever certains doutes et de confirmer certains avantages et limites du 32 pouces. On est aujourd’hui prêts à parier que ce format trouvera rapidement sa place en compétition de cross-country, mais après ce projet, c’est presque un délit d’initié. Reste toutefois à savoir quelle ampleur ce format pourra prendre et s’il se limitera aux pilotes les plus entraînés et les plus grands en XC, ou si tout le paddock pourra y avoir accès et si toutes les disciplines finiront par y passer.
Réponse en début de saison 2026, mais avant ça, rendez-vous rapidement pour notre prochaine vidéo face au chrono !
Le site d’Evoride : https://evoride-wheels.com/