Vojo contre Sven Nys : un amateur à moteur peut-il battre une légende ?

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19 avril 2021 — Olivier Béart

Ah ! Cette éternelle question de l’homme contre la machine ! Avouez que vous vous êtes déjà posé la question : est-ce qu’un biker amateur sur un vtt à assistance électrique peut battre un champion ? Pour le savoir, nous avons mis la barre très haut et lancé le défi à une véritable légende : Sven Nys, l’homme aux 300 victoires, en cyclocross, mais aussi en VTT. Les armes de ce duel ? Le Trek Supercaliber pour Sven, et sa toute nouvelle version (légèrement) électrifiée, le e-Caliber, pour votre serviteur. Récit d’un duel mémorable sur les pentes du circuit XC de Beringen !

Cela faisait un moment que l’idée nous trottait dans la tête : organiser une confrontation – amicale et ludique bien entendu – entre un vététiste amateur et un champion ; le premier sur un VTT à assistance électrique, et le second uniquement propulsé par ses muscles hors du commun et bien entraînés.

Restait à trouver le lieu, les disponibilités de tous les protagonistes dans un contexte sanitaire compliqué… et aussi des vélos électrique et non électrique assez proches pour que le duel ait du sens.

Finalement, en ce début d’année 2021, les astres se sont alignés quelque part en Flandre, du côté de Beringen, entre Vojo, Trek et Sven Nys…

Les protagonistes

Doit-on encore présenter Sven Nys ? Le Belge, âgé de 44 ans aujourd’hui, a régné sur le cyclocross mondial durant tout le début des années 2000, accumulant pas moins de 300 victoires professionnelles, dont 2 titres de champion du monde, 64 manches du Superprestige et 50 coupes du monde de cyclocross. Oui, vous avez bien lu ! En VTT, il a été 5 fois champion de Belgique, il a aussi décroché le bronze au championnat d’Europe en 2009 et a participé aux JO en 2008 et 2012 avec une 9e place comme meilleur résultat. Il a pris sa retraite en 2016, mais un athlète de sa trempe reste toujours très fort physiquement, d’autant qu’il a désormais la motivation de suivre les pas de son fils, Thibau Nys, qui est devenu champion du monde Junior de cyclocross en 2020. Bon sang ne saurait mentir…

Du côté de votre serviteur, les choses vont être beaucoup plus simples : 38 ans, deux jeunes enfants, co-fondateur de Vojomag, quelques victoires sur des courses régionales il y a bien longtemps, une hygiène de vie pas toujours au top et pas mal d’heures de sommeil en retard ces derniers mois, mais aussi et surtout une réelle passion du VTT sous toutes ses formes. Dont l’e-bike qui me permet, même quand j’ai mal dormi, quand je ne me sens pas bien, de ne pas trouver d’excuse et d’aller quand même m’oxygéner en forêt tout en prenant du plaisir avec les copains, sans rentrer encore plus mal qu’en démarrant.

Sans pour autant délaisser les vélos classiques, sans assistance, qui offrent toujours des saveurs incomparables, je savoure aussi à chaque fois les plaisirs complémentaires que m’offre une sortie en e-bike. Alors, oui, le VTT est mon métier et j’ai la chance d’en faire probablement un peu plus souvent que beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, mais je n’ai rien d’un champion.

Pour l’anecdote, Sven et moi avons un point commun : nous sommes les deux seuls Belges à avoir participé au championnat du monde e-bike, en 2019 pour ma part et en 2020 pour Sven. Autre petite info amusante que je ne me suis pas privé de rappeler à Sven avant le départ, histoire de lui mettre un peu la pression : je l’ai déjà battu dans une course internationale ! Eh oui, mon équipier et moi avons terminé juste devant les deux Sven (Sven Nys était pour l’occasion associé à un autre grand cyclocrossman, Sven Vanthourenhout) lors de la première étape dantesque et bouillante du Cape Epic 2017, lors de laquelle l’ami Nys avait été victime de grosses crampes ! Et justement, dernier détail amusant, mon coéquipier à l’époque n’était autre que Jeffry Goethals, mon “partner in crime” de longue date qui a récemment rejoint l’équipe Vojo et qui a joué ici le rôle de maître de cérémonie/caméraman/suiveur lors de ce duel.

Les machines

On l’a dit, une telle confrontation n’aurait pas le même sens ni la même saveur sans avoir sous la main des vélos adaptés et un minimum comparables. Confronter un pur vélo de XC avec un e-bike d’enduro à gros débattement aurait été nettement moins pertinent. Mais depuis peu, un segment très intéressant se développe, avec ce qu’on appelle les “e-bikes light” dotés d’un petit moteur et d’une petite batterie qui leur permettent d’être plus légers, plus subtils dans leur assistance et de procurer des sensations plus proches de celles d’un VTT classique.

Un des derniers nés de cette catégorie, c’est le Trek E-Caliber. Vous pouvez retrouver sa présentation détaillée dans cet article, mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’il s’agit d’un des tout premiers e-bikes typés XC. Esthétiquement, il reste très proche de la version originale du Supercaliber que roule Sven Nys, mis à part un tube diagonal plus imposant, qui renferme la batterie et le moteur. Il n’a qu’un tout petit débattement de 60mm à l’arrière, avec un système de suspension original, couplé à une fourche de 120mm devant.

Il est équipé d’un moteur Fazua qui n’est pas le plus puissant, ni le plus coupleux des moteurs (55Nm), mais qui compte parmi les plus légers puisqu’il pèse à peine plus de 4,5kg avec sa petite batterie de 250Wh. Et le vélo complet tel que vous le voyez ci-dessus passe sous la barre des 16kg ! Bref, pour un e-bike, ce Trek E-Caliber bat des records et il a tout l’air d’être une bonne arme pour affronter le parcours du jour. Une seule chose nous manque pour faire face aux difficultés d’un tracé XC contemporain : une tige de selle télescopique ! Dommage de ne pas en avoir équipé ce modèle très haut de gamme, mais il va falloir faire avec.

De son côté, Sven Nys roule sur le Trek Supercaliber, mais dans une version légèrement customisée pour lui, avec une transmission Sram XX1 Eagle AXS, une fourche SID SL en 100mm de débattement à l’arrière… et il a lui bel et bien une tige de selle télescopique RockShox Reverb AXS pour l’aider en descente. Malgré cela, le vélo passe tout juste sous la barre des 10kg, soit une belle différence avec la version à assistance électrique.

Le terrain de jeu

Pour organiser cette confrontation, nous avons pris la direction de Beringen, en Flandre, non loin d’Hasselt. Il s’agit d’un ancien complexe minier en pleine rénovation qui, en plus de nombreux bureaux, commerces et logements dans les anciennes installations, compte aussi de magnifiques infrastructures destinées au VTT sur le terril voisin !

Spéciales d’enduro, grosses bosses de dirt et parcours de maniabilité au sommet, boucles rando tout autour : il y en a pour tous les goûts sur et autour du superbe site de Beringen !

Mais ce qu’il y a surtout, c’est une piste XC de haut vol, utilisée pour des compétitions nationales et internationales, qui a été créée dans l’esprit des derniers tracés olympiques, avec notamment des zones artificielles de rochers, des sauts et autres zones technico-ludiques qui viennent corser un tracé déjà très dur de par le dénivelé naturel du terril et ses pentes bien raides.

Le duel

Nous aurions pu organiser cette confrontation de plein de façons, mais nous avons fait un choix : un tour de circuit à bloc, et que le meilleur gagne ! Pas de gestion de la batterie, ni de quelconque tentative de tirer de grandes conclusions à valeur scientifique à l’issue de ce duel. Juste l’envie de vivre un moment intense et de voir si, grâce à un léger petit coup de pouce électrique, un vététiste amateur peut espérer rouler dans la roue d’un champion et avoir un aperçu, l’espace d’un instant, de ce qu’il peut ressentir en roulant à bloc lors d’une compétition.

Après un petit tour de reconnaissance ponctué de quelques photos, histoire d’apprivoiser la piste de Beringen qui n’est pas si facile que cela, nous nous dirigeons vers la ligne de départ. Je me suis déjà retrouvé à côté de grands champions comme Julien Absalon et d’autres sur la ligne des championnats du monde e-bike en 2019, et je ressens quelque chose de similaire ici en prenant place à côté de Sven. Même s’il est très simple, souriant, décontracté, il dégage une certaine aura qui m’impressionne. Et c’est aussi impressionnant de voir comme tous les passants que nous avons vu ce jour là, vététistes ou simples badauds, le reconnaissent immédiatement, le saluent ou lui demandent une photo.

Mais il ne faut pas se laisser décontenancer : place à la course ! 3, 2, 1 : c’est parti ! Dans les premiers hectomètres sur le plat, Sven place directement une mine. C’est bien joué, car il sait que mon assistance se coupe à 25km/h. S’il parvient à aller au-delà, c’est double peine pour moi puisque non seulement je me retrouve avec juste mes banales petites jambes pour pousser, mais je dois aussi faire avancer un vélo de 16kg contre à peine 10 pour lui.

Heureusement, contre toute attente, je parviens à garder plus ou moins le contact, et je ne suis pas très loin quand la pente se fait plus forte. Bon, je suis complètement à bloc, mais je sens petit à petit que l’assistance s’enclenche. Mètre par mètre, je remonte sur Sven, et je finis par passer à la fin de la première partie de la montée en singletrack ! Il me dira par après que là, il a senti qu’il n’avait plus toutes les ressources qu’il avait au sommet de sa carrière. Tout en reconnaissant que sur la deuxième partie de l’ascension jusqu’au sommet du terril, même au top de sa forme, il n’aurait pas pu rivaliser face au moteur.

Malgré la faible puissance du Fazua comparé aux “gros moteurs” classiques de Bosch ou Shimano, je sens que ça pousse de manière linéaire et solide dans la côte roulante qui arrive au sommet, et j’attaque la première descente avec une avance de quelques dizaines de mètres.

C’est beaucoup… et très peu à la fois ! Car le Sven est loin d’être un manchot en technique ! Je l’avais vu lors des reconnaissances : il a gardé un pilotage hyper incisif, précis, avec des lignes taillées au cordeau pour gagner chaque dixième de seconde là où c’est possible. Il m’expliquera plus tard à l’arrivée, en me montrant son petit doigt en sang, que “c’est inné chez les cyclocrossmen. On passe notre temps à frôler les piquets et les bords de la piste le plus près possible. Ici, je suis passé un peu trop près d’un arbre… mais mes mains sont tellement endurcies maintenant que je me demande si ce n’est pas l’arbre qui a eu mal.” De mon côté, c’est vraiment l’absence de tige de selle télescopique qui me déconcerte et qui me bride. Mais ce n’est qu’une excuse…

Assez vite, je sens le souffle de Sven dans mon dos. Et je peux vous dire qu’avoir la pression d’un gars comme ça derrière soi, ce n’est pas rien ! Sans être un grand pilote, je ne pense pas être trop mauvais en technique, mais là, je sens vite que c’est un gars qui évolue dans un autre monde qui est lancé à mes trousses. Sans même commettre d’erreur, dès que j’élargis un peu une trajectoire ou dès qu’il y a ne fut-ce que le vague espoir d’une ouverture, je sens qu’il est là, qu’il essaie de passer. Et évidemment, ça finit par marcher ! Dans un petit coup de cul en virage, il me fait un intérieur tout à fait improbable qui lui permet de virer en tête dans la deuxième ascension étroite.

Une nouvelle fois, je sens le fin tacticien qui a bien réfléchi son coup : il me bloque dans une portion où j’aurais pu prendre l’avantage avec l’assistance, et il en profite pour se reposer un peu dans cette portion où tout dépassement est impossible. Mais je n’ai pas dit mon dernier mot, et je reste en embuscade car je sais qu’il reste une portion un peu plus loin où je peux reprendre le dessus !

A nouveau, pour retrouver le sommet, la trace s’élargit. Si je mets une bonne patate, je devrais pouvoir passer. Sven lance un sprint pour tenter de rester au-dessus de 25km/h, mais je contre-attaque et la pente est trop forte pour qu’il puisse gagner face au moteur qui assiste mes petites jambes.

Au sommet, je vois que Sven est distancé, mais je continue mon effort sur le plat afin de ne pas me faire avoir comme la première fois. Hélas, je suis vraiment à bloc et je n’ai d’autre choix que de ralentir un peu le rythme. L’occasion de rappeler que malgré la présence de l’assistance, il faut encore pédaler… et pousser vraiment fort sur les pédales ! Là, sur le moment, le premier qui me dit que “c’est pas du sport”, je crois que je l’aurais étripé directement. Au sommet du terril, j’aborde la zone des drops prudemment, pensant être seul en tête…

Erreur ! Le Baron Noir est toujours à mes trousses, et son instinct de champion le pousse à ne pas lâcher sa proie. J’aborde les parties les plus artificielles et engagées du circuit avec de l’acide lactique plein les jambes, le cœur à 1000 pulsations minute, les yeux embués et un avion de chasse à mes trousses. Glups.

Même si je sens la selle qui me tape les fesses ou le ventre à chaque partie raide, le E-Caliber me met plutôt bien en confiance avec ses 120mm de débattement à l’avant et sa douille de direction à 67,5°. Le débattement de la suspension arrière est effectivement très réduit et le vélo se comporte parfois plus comme un rigide que comme un vrai full, mais on sent qu’elle est bien présente pour arrondir les reliefs et procurer du grip. Ce qui est bien la mission première d’une suspension sur ce genre de machine.

Toujours en tête dans l’avant-dernière descente en serpentins, je commets une petite erreur d’orientation qui me fait perdre la trace et quelques dixièmes de seconde. Dans les virages en épingles, un truc que j’affectionne, je sens que je garde un peu de marge et je commence doucement à croire à la victoire d’autant qu’il reste une ascension qui devrait être favorable à mon petit engin assisté…

Mais ce vieux roublard de Sven place de nouveau une attaque juste avant l’ascension, histoire de me bloquer. Et quand au-dessus, j’essaie de lui refaire l’intérieur, je me loupe lamentablement dans cette tentative désespérée. Cette fois, les carottes semblent cuites, mon adversaire s’envole…

Dans une dultime contre-attaque, j’essaie de recoller dans la dernière petite descente, mais je fais pire que mieux, et je glisse dans une flaque de boue. Sven s’envole vers une victoire ô combien logique et méritée !

La morale de l’histoire

Je le savais depuis longtemps, cela s’est confirmé lors de ma participation au championnat du monde e-bike en 2019, et cette expérience a encore enfoncé le clou : le moteur ne fait pas le champion ! Ou, pour le dire autrement, l’assistance ne transforme pas un âne en cheval de course. Le VTT, et la course cycliste, ce n’est pas que de la puissance. C’est aussi de la technique, de la tactique, de l’expérience. Être un champion, ce n’est pas qu’avoir des jambes, c’est avoir un mental de gagnant, une science de la course, et ne jamais s’avouer vaincu avant d’avoir passé la ligne.

Peu importe le résultat, cette journée restera gravée dans ma mémoire. Grâce à l’assistance, j’ai pu vivre un moment intense aux côtés d’un grand homme. J’ai pu jouer au champion, dépasser et me faire dépasser par Sven Nys sur un circuit de haut vol. Toucher du doigt les sensations que ressentent ces athlètes quand ils sont en course. Puis surtout, j’ai éprouvé un plaisir intense fait du mariage de la technique de pilotage et de l’effort physique. Un plaisir comme seul le vélo peut en procurer. Alors oui, j’avais un moteur pour m’aider. Etait-ce de la triche ? Bien sûr que non, c’était visible et assumé dès le départ. Et soyons réaliste : sans assistance, jamais je n’aurais pu jouer avec Sven Nys comme je l’ai fait aujourd’hui.

Et à ce petit jeu, visiblement, je n’ai pas été le seul à m’amuser, à en juger par le sourire et les éclats de rires de Sven à l’arrivée. Bien sûr, il y avait la fierté d’avoir battu le journaliste motorisé. Mais il y avait surtout chez lui comme chez moi la sensation d’avoir passé un nouveau moment mémorable sur cette magnifique invention qu’on appelle “vélo”. Qu’il soit VTT ou cyclocross, assisté ou non, peu importe le flacon : l’important c’est l’ivresse ! Merci Sven d’avoir accepté de t’enivrer avec moi, et avec les lecteurs de Vojo…

Le film de la course

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(pensez aussi à activer les sous-titres avec le petit bouton en bas à droite sur la vidéo Youtube ; chacun parlant dans sa langue maternelle, qui est le néerlandais pour Sven Nys)