Visite | L’usine Buffalo Bicycles :
Le taureau pris par les cornes

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4 août 2018 — Elodie Lantelme

 Au premier abord, le rapport entre plusieurs grands acteurs du monde du vélo (dont Sram, mais pas que), la Zambie, un buffle et un vélo n’est pas évident. Pourtant, dans la province de Lusaka, la capitale zambienne, tourne l’un des 6 sites africains de production des vélos Buffalo. Une marque fondée par World Bicycle Relief, l’organisation non-gouvernementale créée par FK Day, cofondateur de Sram. Ses vélos sont conçus pour accompagner le développement des économies des pays moins favorisés. Visite en terre zambienne.

Dans la campagne africaine, le vélo n’a rien d’un loisir. Il est une richesse. Un levier de développement social, sanitaire et économique. Mais tous les vélos ne se valent pas. Sur ce continent, il est une marque qui se démarque. Buffalo.

Un nom bien choisi, qui évoque la robustesse, la rusticité et la puissance d’un des animaux rois du continent et renvoie à la réputation de solidité de ces montures noires ornées d’une tête de buffle.

Le jour de notre visite sur le site, un imposant truck libère son container. Dedans, 776 vélos arrivés de Chine après avoir transité par un port du Mozambique. Ils ne sont pas complets. Juste semi-assemblés, mais le choix du container est stratégique : il s’agit de réduire les coûts de transport.

Chaque dollar économisé compte, c’est autant qui pourra être redistribué sur le terrain, comme l’explique Brian Moonga, directeur des programmes de World Bicycle Relief Zambie : « J’étudie même la possibilité de fabriquer les porte-bagages ici, car ainsi, on gagnerait énormément de place dans les containers – car les porte-bagages engendrent énormément d’espace vide –, pour loger encore plus de vélos et optimiser le coût de fret, qui est de 6000 dollars. »

« Un vélo qui n’est pas assez solide est une catastrophe pour une famille ici… »

Mais même si la perspective est belle, l’équation n’est pas simple en Zambie. Il faut disposer du bon matériau – cet acier si épais qui fait la réputation de Buffalo –, former les soudeurs… Parce qu’en cas d’erreur ou d’approximation, la réalité du terrain rattrape durement.

« Un vélo qui n’est pas assez solide est une catastrophe pour une famille : le remplacer est très coûteux ; le réparer, compliqué, car il faut avoir les pièces et le savoir-faire, précise Brian Moonga. Et pendant ce temps, ce sont des filles qui ne vont plus à l’école et risquent la déscolarisation, donc le mariage anticipé ; des fermiers qui ne peuvent plus amener leur lait à la coopérative et mettent l’économie familiale en péril ; des aides-soignants qui doivent aller à pied voir leurs patients et en soignent alors trois fois moins… »

Solide comme un buffle

Des conséquences que nous, Européens, avons du mal à imaginer autrement qu’en termes de recours SAV. Des retours SAV, il y en a donc très peu chez Buffalo. La marque ne compte que 2 types de modèles : l’Universal et le Charger.

Le premier, tout acier y compris les rayons, pèse ses petits 25 kg. Face aux reliefs cassants de la brousse zambienne, la légèreté est accessoire. Les critères de performance son ailleurs : robustesse, simplicité de conception, ce qui permet aux propriétaires de réparer facilement en cas de pépins, et fonctionnalité.

L’Universal, le vélo le plus croisé en Zambie durant notre voyage, peut porter jusqu’à 120 kg. Charbon pour cuisiner, boilles de lait, femmes, enfants, bétail… peuvent s’installer sans souci sur son porte-bagages.

Du haut de ses 20 kg, l’Universal est monté en singlespeed, pour éviter toute maintenance et toute casse au niveau du dérailleur. Alors souvent, sous l’écrasante chaleur et pour rejoindre les villages isolés au sommet de quelque colline, on pousse un guidon fait d’une pièce, tout comme le raccord cadre et fourche, toujours dans le but d’éviter les points de fragilité.

Moins rustique, plus « citadin » mais aussi plus léger (sous la barre des 20 kg), le Charger, lui, compte 6 vitesses, pour une capacité de charge de 80 kg. Idéal pour emmener les personnes quand on vit à Lusaka ou alentour. Chaque vélo porte un numéro et peut être scanné en cas de vol.

Plus chers que les autres marques de vélos croisées en Afrique, avec un prix de 150 dollars pour l’Universal, les Buffalo sont convoités et souvent imités par des enseignes moins scrupuleuses, qui souhaitent profiter de leur excellente réputation. Outre les fausses têtes de buffle peintes avec plus ou moins de bonheur sur les cadres, on a même croisé des plagiats d’étiquettes Buffalo sur les montures.

Une fierté nationale

Dans les locaux zambiens, les vélos voient donc la fin de leur assemblage réalisée sur place, ce qui permet à Buffalo d’être considérée comme un constructeur national. Ce qui lui permet aussi de créer de l’emploi, dans une ville où gagner sa vie reste un combat. Personnel administratif, assembleurs de roues, de guidon, responsable pièces, directeur du site… rien d’étonnant, dès lors, à ce que travailler pour cette marque prestigieuse au sein de l’usine de Lusaka soit vécu comme un honneur.

Jason Banda, 30 ans, est aussi fier de connaître sa date de naissance, à Lusaka, le 12 janvier. Il travaillait pour Tata Zambia, autre marque de vélos. Il se destinait à être créateur de softwares, mais a commencé en juin 2010 en tant qu’assembleur au sein de l’usine. Puis il est devenu responsable de la formation des mécaniciens et, depuis 2013, directeur du site de LusakaIl a fait sienne cette phrase de Brian : « Je ne veux pas d’excuses mais des résultats. »

Côté résultats, justement, Brian, lui, souligne que l’usine n’a pas besoin de dons de WBR pour fonctionner, elle s’autofinance. Et vise la croissance. Car le site abrite également une partie dédiée à la vente des pièces détachées. Celle-ci représente 8% du chiffre d’affaires aujourd’hui (lequel est réalisé essentiellement par la ventes de vélos aux particuliers ou via World Bicycle Relief, qui achète donc des Buffalo pour ses programmes de développement menés en Afrique). Mais Brian pousse pour développer cet aspect et lui permettre d’atteindre 20% du CA du site. Afin de voir toujours plus de buffles dans la brousse.

Cet article a été réalisé à l’occasion d’un voyage en Zambie visant à découvrir le travail sur le terrain de World Bicycle Relief pour Vojo Magazine, Volume 1. Fermier, aide-soignant, écolière, vendeuse de pièces… retrouvez la rencontre de ces hommes et femmes que le vélo impacte profondément.

Pour découvrir leur histoire et vous procurer les quelques exemplaires restants de notre Vojo Magazine, Volume 1, c’est ici, sur notre shop en ligne.

 

Pour en savoir plus sur les actions de WBR et (pourquoi pas ?) faire un don en ligne : www.worldbicyclerelief.org