Test | Antidote Carbonjack 29 : plus qu'une simple oeuvre d'art

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2 septembre 2020 — Léo Kervran

Connaissez-vous Antidote ? Née en 2005 à Cracovie, en Pologne, la petite marque s’est rapidement spécialisée dans le carbone avec des réalisations remarquables qui lui ont permis de se faire remarquer à l’international. Aujourd’hui, elle cherche à se développer hors de ses frontières et c’est dans ce cadre qu’elle nous a offert d’essayer son modèle phare pour l’enduro, le Carbonjack 29. Vous vous en doutez, nous n’allions pas refuser une telle proposition…

L’histoire d’Antidote commence il y a 15 ans lorsque Paweł Marczak, alors compétiteur en DH, décida qu’il en avait assez de rouler sur des vélos qui ne lui convenaient pas. Puisqu’il paraît qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il choisit alors avec un ami de créer sa propre marque et se lancer dans la construction de son premier vélo.

Quelques années plus tard, Antidote sortait son premier cadre de DH, le Lifeline. Alors entièrement en aluminium, il disposait déjà du fameux système de suspension FDS (Floating Damping System) qui rend ces vélos reconnaissables entre mille. Il n’a ensuite pas fallu attendre bien longtemps pour voir du carbone au menu puisque dès 2011, le Lifeline se convertissait à la précieuse fibre.

Après s’être structuré et avoir ajouté deux nouveaux modèles à sa gamme, un enduro (le Carbonjack 27,5) et un DH avec une nouvelle architecture de suspension (le Darkmatter), Antidote est passé à la vitesse supérieure cette année en recrutant 7 personnes, triplant presque l’effectif total de la société. Ils sont 11 à travailler actuellement pour la marque et, avec en parallèle des investissements importants dans de nouvelles machines, on comprend vite qu’Antidote ne souhaite pas en rester là.

Il faut dire que la marque produit tous ses vélos dans ses locaux de Cracovie, de la première esquisse jusqu’à la dernière touche de vernis en passant par la fabrication du moule. Plutôt osé quand on sait que l’est de l’Asie est aujourd’hui considéré comme le pôle mondial, y compris en termes de savoir-faire, pour la fabrication de cadres de vélo en carbone.

Et le Carbonjack 29″, dans tout ça ? Lancé cette année, il est le fer de lance de la marque pour l’enduro, une machine dédiée à la course qui met l’accent sur l’efficacité et la vitesse là où le Carbonjack 27,5″, plus ancien, se montre plus court et plus joueur.

Châssis

Croyez-nous, aussi belles soient-elles, ces photos ne rendent pas justice à l’incroyable présence que dégage le Carbonjack lorsqu’on l’a en face de soi. Dans cette version vernie qui laisse apparaître les fibres de carbone, la finition est excellente et éclipse presque les formes délirantes du cadre, qui semblent plus tirées d’un film ou d’un jeu de science-fiction que d’un véritable vélo que nous allons rouler dans quelques instants.

Triangle avant comme triangle arrière, tout est en carbone renforcé de fibres Vectran et on peut passer des heures à inspecter chaque centimètre du cadre, chaque angle pour suivre et admirer le positionnement des fibres. Seuls les deux basculeurs sont en aluminium, mais l’usinage est splendide et ils ne font en aucune manière tâche sur le vélo. Celui du haut est particulièrement impressionnant, avec sa conception en deux parties reliées par une plaque sur laquelle est apposé le logo d’Antidote.

Petite particularité de ce Carbonjack, on peut choisir son standard de boîtier de pédalier ! La marque tire ici avantage de la petite échelle à laquelle elle travaille pour faire preuve de flexibilité et on peut ainsi opter pour du pressfit ou du fileté sans surcoût, simplement selon ses préférences. On remarque au passage que la gaine du dérailleur et la Durit du frein arrière passent sous ce boîtier de pédalier, un solution pratique pour l’entretien car tout est facilement accessible, mais moins pour la durée de vie car elles sont ici très exposées aux chocs et autres projections de pierre.

Suspension

La suspension, c’est l’un des (nombreux) éléments qui permettent au Carbonjack de se distinguer de l’essentiel de la production actuelle, mais on oublierait presque qu’elle est là lorsqu’on a le vélo sous les yeux tant les lignes du cadre et la finition attirent l’attention.

Malgré le positionnement pour le moins curieux de l’amortisseur, la cinématique FDS qui développe ici 150 mm de débattement est en réalité basée sur une architecture à point de pivot virtuel assez classique : le triangle arrière est relié au cadre par deux basculeurs qui compriment au passage l’amortisseur, comme chez Mondraker par exemple.

L’avantage de ce positionnement, surtout avec un basculeur inférieur aussi proche du boîtier de pédalier, c’est qu’il permet de placer l’amortisseur très bas dans le cadre, de façon à descendre le centre de gravité de l’ensemble pour apporter plus de stabilité. L’idée est également de mieux contrôler les contraintes sur le cadre, puisque l’amortisseur n’est pas monté directement sur le triangle avant ou arrière.

Ce positionnement a néanmoins deux inconvénients puisqu’il rend l’amortisseur très exposé aux projections de la roue arrière et qu’il n’y a pas beaucoup de place dans cet espace. Pour régler le premier, Antidote a trouvé une solution très simple mais parfaitement exécutée : un long garde-boue en carbone vient se fixer sur le triangle arrière via des “scratchs” un peu particuliers et très solides. En enlevant la roue arrière et ce garde-boue, on peut facilement démonter l’amortisseur pour le nettoyer ou l’entretenir…

Pour le problème de l’accès aux réglages, il a fallu faire preuve d’un peu plus d’imagination et la solution finalement retenue a été de tourner l’amortisseur de 90°, pour placer la bonbonne et les réglages sur le côté puis de le décaler légèrement vers la droite par rapport à l’axe du vélo, de façon à ce que la bonbonne ne dépasse pas et ne soit pas trop proche de la manivelle. Malgré cela, la forme et la position de la bonbonne du Fox Float X2 qui équipait notre modèle de test font que les réglages sont moins accessibles que sur d’autres vélos et, même pour actionner le levier ouvert/fermé de l’amortisseur, le plus simple reste de s’arrêter.

Géométrie

La géométrie du Carbonjack 29″ se veut équilibrée, moderne mais sans aller aussi loin (trop loin ?) que d’autres marques pour proposer un vélo efficace mais tout de même facile à prendre en main. On retrouve donc comme cotes principales un angle de direction à 65°, un reach à 450 mm en taille M, des bases elles aussi à 450 mm mais sur toutes les tailles et un angle de tube de selle entre 75,5° et 76° selon la taille. Sur ce dernier point, on apprécie d’ailleurs qu’Antidote ait conçu un vélo avec un tube de selle plus droit sur les grandes tailles, ce qui permet aux grands pilotes d’avoir une sortie de selle adaptée sans être assis à la verticale de l’axe de roue arrière.

Antidote appelle cette géométrie Golden Ration Geometry (GRG), en référence à une répartition supposée idéale des proportions entre l’avant et l’arrière du vélo. Sur le principe, pas de problème, mais quand nous avons vu que la longueur des bases n’évoluait pas suivant le taille contrairement au reach et au tube supérieur (ce qui donne donc un ratio différent pour chaque taille), nous avons eu un peu plus de mal à comprendre…

Contactée, la marque nous a expliqué que “la GRG est optimisée pour les tailles M et L car les tailles extrêmes ne représente qu’une quantité infime de commandes et nous devons optimiser la production. Toutefois, il convient de noter que les personnes de petite et grande taille ne seront pas sensiblement désavantagées car la GRG suppose un changement général des proportions des vélos et s’écarte des tendances actuelles, qui ont atteint leur apogée et commencent à revenir vers le bon équilibre. Bien sûr, pour maximiser les avantages de la GRG, il est possible de commander un cadre avec des bases qui utilisent à 100% les hypothèses de la GRG.”

Versions et tarifs

Pas de chapitre équipements sur cet essai puisqu’Antidote vend principalement ses vélos sous forme de cadres. Celui du Carbonjack 29″ est disponible nu au prix de 3 499 €, mais plusieurs options (amortisseur Fox Float X2 ou Ohlins TTX, coloris catalogue ou personnalisé, entretien futur) peuvent faire monter le tarif jusqu’à 5 198 €. Dans tous les cas, le cadre est garanti à vie pour le premier propriétaire. Seul un montage est possible, le Carbonjack 293 Limited Edition à 7199 €. A l’exception des pneus, il s’agit de la version que nous avons testé et dont le montage est détaillé ci-dessous.

L’Antidote Carbonjack 29″ sur le terrain

Notre modèle d’essai estdonc cette version Limited Edition, en taille M. Vu le prix, on est en droit d’attendre les composants les plus performants à chaque poste et sur ce point, Antidote ne nous déçoit pas.

Côté freins et transmission, on retrouve un ensemble complet Shimano Deore XT avec étriers 4 pistons, une référence. La fourche est une Fox 36 Factory en 160 mm avec cartouche Grip2 et les roues des DT Swiss E1700 tandis qu’en ce qui concerne les périphériques, la tige de selle vient de chez OneUp et le cintre en carbone fabriqué par Antidote s’inscrit à merveille dans l’esprit du vélo. Le seul point qui nous un peu dérangé se situe du côté du train roulant, avec des Maxxis DHF et DHR II en carcasse EXO, “renforcés” par des inserts Cushcore à l’avant comme à l’arrière. Attention, de série le montage est un peu différent puisque les pneus sont en carcasse EXO+, plus solide, et sans inserts.

C’est aussi une histoire de préférences personnelles, mais l’association “insert volumineux + pneu à carcasse souple et légère” n’a pas vraiment nos faveurs. Nous comprenons l’idée de gagner du poids et un peu de rendement avec une telle carcasse tout en profitant de l’insert pour assurer le support nécessaire, mais en descente, le comportement n’est pas à la hauteur d’un pneu avec une vraie carcasse enduro : si on gonfle de manière à profiter pleinement du Cushcore, on manque de précision, et si on gonfle suffisamment pour être précis, le Cushcore devient superflu. Sans compter qu’un tel insert n’empêche pas de crever et s’il est plus facile de rouler à plat avec le Cushcore que sans insert, il est encore préférable de ne pas crever du tout.

Au pédalage et en montée, on sent qu’on n’est pas dans le domaine de prédilection de ce Carbonjack mais le vélo se comporte plutôt bien. Son avant assez haut lui donne une petite tendance à cabrer dans le raide, d’autant plus que le tube de selle n’est pas le plus droit des derniers modèles que nous avons essayés, mais ça reste maîtrisable et acceptable vu le programme.

Comme annoncé par la marque, la suspension affiche une belle sensibilité, ce qui donne au vélo une bonne adhérence dans les sections techniques, au prix toutefois d’une dépense d’énergie plus importante que sur un vélo plus ferme. Avec ce comportement, nous nous attendions à sentir un peu de pompage sur le roulant, mais il n’est est rien et le Carbonjack ne bouge absolument pas lorsqu’on monte assis au train, ce qui le rend tout à fait envisageable pour de longues sorties typées all-mountain.

Néanmoins, nous n’avons pas hésité à utiliser la position “ferme” de l’amortisseur Fox Float X2 car elle permet de redresser légèrement le tube de selle et d’avoir un comportement un peu plus dynamique dans les changements de rythme. On peut même se permettre de l’utiliser en permanence et de repasser en mode ouvert uniquement pour la descente ou les montées vraiment techniques, tant la suspension est sensible et conserve une bonne adhérence quoi qu’il arrive.

En descente, la première chose qui nous a marqués est le comportement très linéaire de la suspension : avec le sag de 30 % recommandé par Antidote et malgré la présence de 3 cales de volume (sur 4 possibles) dans l’amortisseur, nous talonnions très facilement à l’arrière. Après quelques sorties de tâtonnement, nous nous sommes finalement arrêtés sur 25 % de sag et un travail assez important sur l’hydraulique (compression et rebond), mais de façon générale, il est difficile de trouver un réglage aussi performant sur les successions rapides de petits chocs que sur les impacts plus importants.

Ce côté très linéaire associé à la géométrie moderne mais sans excès fait du Carbonjack un vélo très facile à prendre en main une fois bien réglé ; c’est un vélo docile qui peut être roulé sans difficulté sur des parcours accessibles et à allure tranquille. Néanmoins, ce n’est que lorsqu’on prend de la vitesse et qu’on aborde des chemins plus défoncés qu’il se révèle vraiment : en mode “attaque”, le Carbonjack devient un mini-DH qui encaisse tout ce qu’on lui présente et conserve bien la vitesse grâce à sa faculté à pardonner les petites erreurs.

La suspension offre alors un bon support à mi-course ce qui permet au vélo de se poser sans s’affaisser et de conserver une bonne assiette sur les réceptions et autres séries de gros chocs. En parallèle, le cadre relativement léger et dynamique fait du Carbonjack 29″ une machine facile à placer, même pour qui ne roule pas en EWS. Nous n’irons pas jusqu’à dire “joueuse” car la suspension fait que le caractère du vélo tend de façon générale davantage vers l’efficacité, mais on peut changer de trajectoire sans se faire peur et sans avoir à brusquer cet Antidote.

De façon générale, le Carbonjack 29 apparaît plutôt polyvalent pour un vélo dédié aux compétitions d’enduro. A l’aise et maniable lorsque les sentiers sont techniques et étroits, efficace lorsque le paysage défile, honnête pédaleur, tolérant, il peut tout à fait être utilisé dans le cadre d’une pratique all-mountain, sans avoir le bagage technique d’un bon pilote d’enduro.

Verdict

En tant que journaliste, il nous arrive parfois d’émettre certaines hypothèses sur le comportement d’un vélo avant même les premiers tours de roue, simplement en se basant sur l’allure générale du vélo, sa suspension et “l’historique” de la marque. Rien de surprenant à cela et c’est même plutôt normal, car il n’y a pas 200 recettes pour faire un vélo qui fonctionne bien. Avec cet Antidote Carbonjack 29″, ce fut un peu plus compliqué tant les lignes ne ressemblent à rien de ce qui se fait ailleurs. Nous ne savions donc pas trop à quoi nous attendre en montant sur le vélo et nous avons découvert une machine particulièrement polyvalente. La première impression à son guidon est celle d’un mini-vélo de descente et elle est vite confortée lorsqu’on enchaîne les premières sections à bonne allure, mais des sorties plus tranquilles ont également montré que le Carbonjack savait se faire doux et “léger”. C’est un très bon vélo polyvalent pour celles et ceux qui s’amusent plus dans les descentes que dans les montées et, s’il sera toujours plus à l’aise sur les gros chocs et à bonne vitesse, il ne se montrera jamais encombrant dans les autres situations.

Le prix ? Bien sûr, à 3 499 € le cadre nu sans amortisseur, le Carbonjack 29″ est loin d’être accessible. Cependant, il ne sert à rien de comparer ce cadre avec ce que proposent les grandes marques car nous sommes ici dans le domaine du luxe : les marques qui fabriquent entièrement à la main, en Europe, des cadres en carbone, se comptent sur les doigts d’une main. Dans cette catégorie, le concurrent le plus proche s’appelle Unno et les tarifs des espagnols (5000 € le cadre nu) font relativiser ceux d’Antidote…

Antidote Carbonjack 29

  • Lignes et finition
  • Facile à prendre en main et tolérant
  • Polyvalence générale
  • Suspension pas évidente à régler
  • RAS
Note générale
Évaluation du testeur
Prix d'excellence
Coup de coeur
Rapport qualité / prix
Usage recommandé
  • XC
  • TR
  • EN
  • DH
Prix : 3 499 € (cadre nu)
Poids : 14,9 kg (dans le montage présenté, taille L, sans porte-bidon ni pédales)

Plus d’informations : antidotebikes.com