Stumpjumper ST Comp Alloy 29 WMN :
Femmes, je nous aime !

Tech
5 mai 2019 — Elodie Lantelme

Nous avons roulé le Stumpjumper ST Comp Alloy 29 WMN, la version alu femme en Short Travel, donc, durant toute une saison. Alors? Ses roues de 29 pouces, son comportement, sa facilité de prise en main et son prix de 3000 euros en font un poids lourd des modèles femmes polyvalents.

Ce qui est bien avec les idées reçues, c’est qu’elles ne demandent qu’à être balayées par l’expérience. Notre poncif du moment ? Tout ce qui est rare est cher. Un excellent vélo bon marché est rare. Donc un excellent vélo bon marché est cher. Dans le même ordre d’idées, nous avions le présupposé que Spe ne comptait pas forcément parmi les marques accessibles financièrement. Jusqu’à ce que le Stump ST en version Alloy (aluminium) WMN 29 pouces nous tombe sous les yeux.

En France, lorsque l’on parle avec les responsables marketing, ils vous expliquent que la gent féminine investit en général moins dans sa monture que les hommes. Du coup, celles-ci se retrouvent souvent sur des vélos moins bien équipés que les modèles mixtes. Elles se font donc moins plaisir, se sentent moins en sécurité, progressent moins vite, voire se dégoûtent. Un bon petit cercle vicieux qui a le don de nous agacer. Mais ce Spe pourrait bien redistribuer la donne.

À l’instar de toute la famille Stumpjumper, la version ST femme en alu et grandes roues hérite de la géométrie retravaillée de son cadre Side Arm, avec design asymétrique et nouveaux tubages à la clé. Le gain annoncé, en plus d’un accès facilité à l’amortisseur (malin pour utiliser plus aisément l’option Flipship) ? Un poids allégé (100 g sur les grandes tailles – buvez une tasse de thé en moins avant de partir et vous les avez aussi perdus – et 250 g sur les S et M) et une rigidité accrue « de 20 % », précise Specialized. S’il est toujours difficile de mesurer avec exactitude le gain de rigidité, les chiffres auguraient en tout cas d’un rendement au pédalage accru, que nous avions hâte d’aller vérifier.

Autre impact de cette nouvelle géométrie, un reach (distance du cadre entre le centre du boîtier de pédalier et le haut de la douille de direction) plus grand (13 à 17 mm), qui nous laissait craindre que le Stumpy pourrait perdre en agilité (surtout combiné aux roues de 29 pouces) ce qu’il gagnerait en stabilité et en engagement dans les sections descendantes. Après tout, cela ne nous dérangeait pas, puisque, justement, nous préférons un modèle qui met en confiance quand la pente s’inverse, mais est-ce que cette équation un peu réductrice aussi allait se révéler une idée reçue ?

Après, si vous attendez de cette version femme un déploiement de technologies spécifiques aux chromosomes « XX », vous risquez d’être déçu.e. En gros, comme souvent dans les gammes femme des constructeurs, les points de contact pilote/vélo (poignées et selle) sont adaptés, même chose pour le coloris (qui évite adroitement les clichés roses et violets). Pour le reste, circulez, y a rien à voir !

Nous attendant à un axe R&D particulier, à grand renfort de moules de cadre retravaillés, force est d’avouer que nous nous sentions un peu frustrées, voire flouées, avec cette version WMN qui semblait manquer d’arguments différenciants. C’était compter sans l’explication aussi claire que courte de Jan Talavasek, chef produit chez Specialized : « Si nous estimons avoir produit le meilleur cadre possible pour tout le monde, alors en sortir un autre est inutile, ce sur quoi nous allons ensuite travailler, c’est l’ajustement des suspensions. »

Et c’est là qu’entre en jeu le réglage RX Tune WMN de l’amortisseur, cher à Specialized. Il est écrit « WMN » dessus, mais cette adaptation du Fox Float en fonction d’un cahier des charges fourni par Spe pourrait aussi bien coller aux hommes légers (qui se féliciteront peut-être de l’absence de coloris fuschia).

Pour rappel, « RX » renvoie à « Recommended eXperience », à savoir les préconisations de réglages proposées et établies par la marque pour chaque taille de cadre et chaque public visé. Les settings choisis pour la version WMN se basent donc sur un poids de pilote moins important que pour la version mixte et un ensemble de données issues de simulation R&D, d’études morphologiques mais aussi des retours terrain des pilotes ambassadeurs et développeurs de la marque.

En pratique, cela se traduit notamment par une modification du nombre de tokens (ou spacers) dans l’amortisseur, visant davantage de linéarité du comportement de l’amortisseur équipant le Stump ladies (alors que c’est en général la progressivité qui est recherchée pour les modèles mixtes).

Le but annoncé ? « Que les femmes – qui utilisent rarement leur amortisseur sur tout le débattement de leurs suspensions, car celles-ci sont généralement pré-réglées pour des poids plus importants – puissent profiter de toute la course de leur amortisseur, afin d’en tirer le meilleur parti », indique-t-on chez Specialized. Elles pourront s’appuyer pour ça sur la plateforme de recommandations du site Spe.

Roulé toute la saison dernière dans des conditions et sur des terrains variés, le millésime ST Comp 2018 en photo dans cet article a changé de couleur pour cette année et se pare d’un coloris blanc satiné/bleu (3099 €, équipé en Sram NX Eagle 12 vitesses, freins Guide R en 200 et 180 mm et selle Body Geometry Myth Comp, alors que notre version 2018 se paraît d’un montage Shimano XT Deore 11 vitesses, SLX en 200 et 180 mm et selle Body Geometry Myth Sport, mais valait alors 100 € de moins) et d’un violet/orange en versions ST 27,5 et 29 pouces (1999 €, en RockShox Recon RL à l’avant et X-Fusion 02 Pro RL à l’arrière). Alors qu’a-t-on retenu de cette année en sa compagnie ?

Sur le terrain

D’abord, le Stumpjumper ST Comp Alloy en 29 pouces est d’une prise en main séduisante de facilité. Quels qu’aient été les horizons de pratiques de nos trois testeuses (débutante, profils descendeuse et enduriste), elles se sont toutes immédiatement senties à l’aise, les 750 mm du guidon maison sous les gants.

Autre bon point immédiatement relevé : la présence d’une tige de selle télescopique de série pour un vélo à ce tarif. On ne le dira jamais assez : c’est un accessoire indispensable pour inviter à rouler sur des terrains plus accidentés tout en se sentant en sécurité. D’autant que son débattement s’adapte aux tailles de cadres (125 mm en S, 150 mm pour M, L et XL).

Classique chez Spe mais toujours noté (ou découvert, pour notre débutante) avec enthousiasme, le SWAT, qui met à portée de main les outils nécessaires au Stump et évite les interrogations parfois anxiogènes du type « vais-je avoir la bonne clé ? ».

Apprécié aussi, le montage en monoplateau, qui n’est pas forcément courant non plus sur des modèles « entrée de gamme » femme, lesquels préfèrent souvent proposer un double plateau, moins coûteux, et la surcharge de commandes au guidon qui va avec… Avec le Spe, le poste de pilotage est épuré. Simple. Efficace.

Pourtant, notre première sortie sur les pistes s’est avérée déroutante. Parce que nous descendions de la version classique du Stumpy et que nous avons eu envie, tout de suite, d’emmener ce petit frère en 130 et 120 mm sur les mêmes traces enduro empruntées peu avant. Évidemment, nous sommes arrivée sur les marches, souches, racines avec les mêmes repères, mais le résultat a différé.

Bilan : trois sorties de pistes eu égard à une mauvaise gestion des freins (moins puissants que sur le Stump “normal”), et même, ensuite, quelques refus d’obstacles devant les difficultés majeures de la noire des Encarnes de la Clusaz, que l’on s’est retrouvée à franchir pied à terre et frustration au plus haut.

Une bonne nuit de sommeil et de réflexion plus tard, nous avons décidé de remettre le vélo dans le programme qui lui est véritablement destiné, à savoir le trail, le all-mountain : toute la montagne pour rouler tous les sentiers VTT. Et l’histoire d’amour a pu commencer.

Car ce Stump Comp ST est un excellent pédaleur, en dépit d’un poids conséquent : 14,2 kg sans pédales ni outils du SWAT et en tubeless, ça semble beaucoup, mais cela n’a jamais été évoqué comme un problème par nos deux autres testeuses non plus, tant le rendement du Spe est bon. Il retransmet habilement chaque coup de pédale, effaçant cailloux, branches et racines sous ses roues de 29 pouces qui semblent lisser le terrain, et c’est vraiment très agréable !

Tout comme il est plaisant de se défaire d’idées reçues : le préjugé du 29 pouces « camionesque », pataud dans les épingles, a vécu. En retravaillant sa géométrie (potences raccourcies, offset repris), Specialized, comme d’autres marques aujourd’hui, a réussi à garder les qualités du 29 pouces sans s’embarrasser de ses anciens défauts.

Et si Chloé, notre habituée de la descente et du 27,5, a ressenti, elle, une plus grande inertie dans les courbes serrées pour emmener le vélo, cette impression non partagée par le reste de l’équipe test a ensuite pu être attribuée à sa morphologie et son 1,65 m, qui l’auraient sans doute fait mieux se sentir sur S (d’où l’importance de bien choisir la taille de son vélo, le M s’étant avéré parfait pour notre 1,71 m, nos 68 cm de longueur de bras et nos 74 cm de hauteur d’entrejambe). Nous avons donc franchi nos habituelles épingles sans difficulté particulière, aidée par les pneus d’une section raisonnable de 2,3 (2.6 sur le version « classique »).

Au cours de notre année de roulage, nous n’avons eu recours qu’une fois au FlipShip, ce système de retournement d’une entretoise au pied de l’amortisseur qui permet de modifier la géométrie du vélo en jouant sur l’angle de direction (+/- 0,5 °) et sur la hauteur du boîtier de pédalier (+/- 6 mm). La manipulation n’a rien de sorcier sur le cadre en taille M, mais elle s’avérera peut-être plus délicate sur un S, à cause de la place du porte-bidon.

Mais cette utilisation du FlipShip s’est avérée salutaire, car elle est intervenue dans une montée de col (+ 720 m de D+) sur une toute petite route de montagne. Et “redresser” la géométrie du vélo à mi-chemin a eu un véritable effet boost, facilitant encore un peu plus le rendement et améliorant le confort de la position au pédalage (avec la disparition d’une douleur lombaire qui commençait à pointer). Emmené sur les reliefs abrasifs du Sud-Est, histoire de le sortir un peu des sentiers alpins, notre ST s’en est sorti haut la main.

Sur des terrains un peu moins cassants que les Alpes, la version Short Travel a continué de révéler son potentiel tant au pédalage qu’en franchissement et le grip des Butcher n’a jamais été pris en défaut, sur le sec ou sous la pluie sudiste.

Restait un détail à régler : refaire sortir le Stumpjumper ST Comp 29 de sa zone de confort et de son programme en le ramenant une dernière fois dans cette trace d’enduro noire aux conditions de grip similaires qui nous avait valu quelques fâcheries liminaires. Sans comparaison avec le Stump en 150 cette fois, mais en sachant mieux où excellait ce ST. « Savoir, c’est pouvoir », écrivait Francis Bacon. Nous avons donc pu passer partout cette fois et nous réjouir d’une histoire qui finit bien.

Verdict

Avec cette version WMN du ST Comp, Specialized n’a pas fait le choix d’un cadre particulier dédié aux femmes, mais a préféré travailler la cinématique spécifiquement, afin de permettre aux rouleuses d’utiliser à plein le potentiel de sa géométrie et de l’équipement choisi. Très bien équipé, à un tarif étudié adroitement et avec des possibilités qui l’emmènent au-delà de son programme initial, en évitant les caricatures du vélo féminin, le Stumpjumper ST Comp 29 WMN constitue un excellent choix pour ouvrir les horizons de celles qui recherchent un vélo ubiquiste (c’est quand même moins galvaudé que « polyvalent », non?!), capable de les emmener des chemins accessibles aux traces alpines plus accidentées. Un vélo fait pour rouler, et qu’on pose à regret.