Roulette Russe  : autour du mont Elbrouz avec Fred Horny et Dan Milner

Nature
31 mars 2020 — Paul Humbert

C’est dans les pages du « Vojo Magazine, Volume 3 » que cette aventure autour du Mont Elbrouz a vu le jour pour la première fois. Baptisé « Roulette Russe », ce récit signé Brice Minnigh et Elodie Lantelme vous guide autour de ce sommet en Russie qui a inspiré montagnards, philosophes et géologues. Aujourd’hui, c’est vers l’aventurier français Fred Horny et le photographe et organisateur Dan Milner qu’on se tourne pour vous présenter quelques moments clés de ce voyage. 

Pour plonger dans l’aventure « Roulette Russe » au format papier tout au long des 20 pages que nous lui avons consacrées, retrouvez notre boutique et « Vojo Magazine, Volume 3 » : la boutique

Le portfolio avec Dan Milner et Fred Horny

Nous avons demandé à Fred et à Dan de choisir une sélection de photos qui les ont marqués, qui les font voyager et qui en font des moment clés de ce voyage. Installez-vous et voyagez avec Fred Horny, Dan Milner, Brice Minnigh et Dennis Beare: 

Déjà contributeur à la plume et au boîtier photo dans notre Volume 2 pour son voyage au sein de la très fermée Corée du Nord, Dan Milner a récidivé, avec le tour de l’Elbrouz à VTT. Une première mondiale qu’il a immortalisée en compagnie de ses acolytes Brice Minnigh, Fred Horny et Dennis Beare. Photographe britannique aimant le froid et les aventures extrêmes, Dan est titulaire d’un diplôme en biologie marine. Sa carrière de photographe-aventurier globe-trotter, lancée par un trip en Argentine et au Chili en 1996-1997, l’a emmené de l’Éthiopie au Lesotho, du Liban à l’Écosse, en passant par la Corée du Nord ou la Russie, qui n’a pas manqué de le tenir au frais, conformément à ses habitudes.

Dan : J’ai commencé à penser à faire le tour de l’Elbrouz il y a 10 ans, pendant un trip à snowboard sur cette montagne. L’idée est réapparue et il était impossible de trouver la moindre information à propos de vélo autour de l’Elbrouz. Il m’a fallu plus d’un an pour organiser ce voyage et le chemin que nous allions parcourir. Il n’existe pas de véritable carte en papier des sentiers autour de la montagne. La meilleur option qui s’offre est celle des voie d’accès au sommet. Donc, comme pour de nombreuses aventures, se lancer demandait un certain courage. Si mes compagnons sont capables de grimper au sommet comme je l’ai lu sur les sites de randonnée, ça devrait passer à vélo ! J’ai découvert la carte 3D Fatmap une journée seulement avant le départ. Cette visualisation 3D est incroyable, mais si je l’avais connue plus tôt, j’aurais peut-être changé d’avis…

Dan : Notre première journée était probablement la plus dure des six, avec près de 2000 mètres de dénivelé positif en lieu et place des 1200 programmés. On a terminé la dernière descente dans le noir et sous une grosse pluie, loin de toute trace connue, à se briser les chevilles sur un terrain peu accueillant. On a finalement dû rebrousser chemin pour traverser le pont qui nous séparait du camp et de notre équipe de soutien. C’était une fin de journée particulièrement difficile et quand on s’est assis, affamés, on s’est vraiment demandé ce qu’on faisait là. Le lendemain matin, on s’est réveillés au soleil, ce qui nous a permis de sécher notre équipement sur la clôture qui bordait notre camp. C’est ce qui nous a permis de repartir. Le soleil a la faculté incroyable de réveiller et de motiver les esprits. 

Dan : Pour déplacer notre campement, nous nous sommes retrouvés dans le van de Tambi, à grimper un étroit chemin de terre dans le mauvais sens. Dès que Tambi a commencé son demi-tour, les roues se sont rapprochées dangereusement de la pente qui l’aurait fait plonger 500m plus bas. On est sortis de la voiture sans se faire prier. La manoeuvre à 30 points façon “Austin Powers” nous a laissés nerveux sur le bord du chemin. On était impatients de commencer la journée à vélo, là au moins nous avions le contrôle…

Dan : Comme pour chacun des “Seven Summits” répartis dans le monde, des milliers de personnes affluent chaque année, mais les vallées et les paysages sont presque vides. De temps à autre, on longe des habitations, comme ces petits abris de bergers gardant des moutons. La combinaison de ces carcasses de mouton séchant à l’air à côté d’une parabole symbolise toute  la “Russie” pour moi. 

Dan : J’ai toujours pensé que les chaussures étaient un bon moyen d’entrevoir le monde dans lequel chacun évolue, et autour de l’Elbrus, il n’y a pas d’exception. À la fin du deuxième jour, nous sommes arrivés dans le village de Djilisu. Sans trace de notre équipe de soutien russe au moment de notre arrivée, nous ne savions pas trop quoi faire ni où aller. Des musulmans en chaussettes et sandales sont apparus du bâtiment en face de nous et nous ont proposé leurs téléphones pour joindre Svertlana, au volant du camion que nous attendions. Nous avons discuté avec eux grâce à Brice qui parle Russe. Notre logement se trouvait deux kilomètres plus loin, au camp de base Nord du Mont Elbrouz.  

Dan : Le village de Djilisu était le seul campement que nous allions trouver avant nos 6 jours dans la nature. Même en arrivant sur place, j’ai eu du mal à saisir les explications de notre “fixeur” qui évoquait un “refuge”. Avec une source thermale dans le village, il était évident que nous allions trouver une auberge ou un hôte. Mais ce “village” s’est révélé être un unique bâtiment pour accéder aux sources thermales, entouré de caravanes et de tentes de voyageurs ouzbeks. Il s’est avéré que ces sources chaudes sont une destination de vacances pour de nombreuses familles qui viennent camper ici. Il n’y avait pas d’hôtel. 

Dan : Les récentes inondations ont démoli l’accès au camp Nord de l’Elbrouz pour les véhicules. Nous avons donc transporté notre matériel pour la nuit sur ce pont branlant, puis au-dessus de la colline pour atteindre notre refuge et nos lits pour la nuit. Fatigués, affamés, et avec le sommet de l’Elbrouz pointant à travers les nuages, nous avons traversé le pont sur la pointe des pieds avec nos sacs de couchage et nos affaires. Le refuge de l’autre côté était basique mais nous a accueillis avec un bon repas chaud et des bières fraîches. 

Dan : Le camp de base Nord de l’Elbrouz est le point de départ d’une montée plus longue et difficile que son versant Sud. Il nous a abrités pour notre seconde nuit mais, comme pour la majorité des choses en Russie, on ne sait jamais trop à quoi s’attendre avant d’arriver. En approchant, on pouvait entendre de la techno crachée depuis des haut-parleurs, comme si on était en pleine rave. Nous avons réalisé que ce camp était un étrange mélange d’alpinistes tentant de se reposer avant leur ascension de plusieurs jours, et ceux célébrant leur arrivée après leur escalade du sommet. C’est très russe. 

Dan : Le départ du camp Nord de l’Elbrouz s’est fait très tôt et nous a plongés au coeur des faces rocheuses baignées par les premières lueurs du jour. Pendant ces six jours de ride, les paysages qui ont décoré notre aventure changeaient constamment. En prenant la direction des flancs nord de la montagne, ils sont devenus plus bruts, rugueux, impressionnants, ajoutant du poids au challenge qu’on tentait de relever. 

Dan : Ce ne sont pas les cols d’altitude qui nous ont causé le plus de souci ou d’angoisse pendant ce tour de l’Elbrouz, mais les rivières. Nous avons passé des heure à plancher sur des cartes rudimentaires pour décider de l’endroit le plus propice pour traverser si il n’y avait pas de pont. Ce jour-là, en partant du camp de base de l’Elbrouz, nous avons même transporté une corde de 30m de long pour nous assurer pendant la traverser de la rivière. Ce cours d’eau, fourni par les glaciers et la neige en amont, est connu pour gonfler rapidement avec la chaleur pendant la journée. Svetlana n’a pas manqué de nous raconter les histoires d’alpinistes et de marcheurs emportés… Nous avons pris le départ tôt pour traverser. Seuls nos genoux se sont retrouvés immergés et, heureusement, nous n’avons pas eu à utiliser notre corde. 

Dan : Pendant un ride comme celui-là, il est facile de se concentrer uniquement sur le sommet qu’on contourne, mais à chaque col traversé, nous étions récompensés par un paysage différent qui s’étirait à perte de vue. Chaque jour, nous avons compté environ 3000m de dénivelé positif et négatif sur des sentiers glissant au coeur de vallées vertes et profondes comme celle là,  jusqu’au point de rendez-vous fixé avec notre camion d’assistance. Installés sous de vastes glaciers, nos campements se sont révélés froids et humides. 

Dan : Notre véhicule d’assistance devait, chaque jour, contourner les montagnes pour rejoindre l’étape suivante. Assez inévitablement, nous rejoignons le point de rendez-vous avant lui. Sans réseau de téléphone et équipés uniquement de radios VHF à ondes courtes pour communiquer à proximité, il fallait attendre patiemment, parfois pendant des heures, jusqu’à son arrivée. On pouvait alors se faire plaisir avec l’unique bouteille de bière quotidienne qui nous attendait avec nos affaires dans le van.  

Dan : Quand on atteint le sixième jour d’une aventure de six jours, on est empli d’un mélange d’excitation et de fatigue intense. Nous avons poussé et porté nos vélos sur le flanc de la montagne dès notre départ du camp et jusqu’à l’approche de cette section de sentier qui plonge vers ces pics qui nous surplombent depuis presque une semaine. Il nous reste encore un col à franchir, et nous n’avons aucune idée de sa taille, mais quand un trail vous implore de vous y élancer, peu importe l’inconnue suivante ou votre niveau d’énergie, il est difficile de ne pas céder. 

Dan : L’ascension vers le sommet du dernier col a demandé un courage monumental, et beaucoup de patience de la part de l’équipe quand je leur ai demandé de faire une pause pour cette photo. Derrière nous se trouve une heure d’escalade sur des roches plus grosses que des coccinelles VW et cinq jours d’aventures au moins aussi ambitieuses. Devant nous se trouve une dernière descente à travers un immense glacier. Malgré les challenges et difficultés, cette aventure n’a pas manqué de rires. Je crois que je n’ai jamais autant ri pendant une expédition et j’ai hâte de rassembler toute l’équipe à nouveau. 

Aventurier et VTTiste polyvalent. En 2019, Fred a enchaîné les grandes aventures, en Russie, au Kirghizistan mais on se souvient également de son voyage au Népal ou du jour où il nous avait accompagné au sommet de la Grande Sassière pour notre « Vojo Magazine, Volume 1 ». Avec Fred, nous visitons des villes de France dans la web-série The Ride Next Door (à Biarritz, à Strasbourg, et bientôt ailleurs)

Fred : J’attache une attention particulière à cette photo du premier jour. Partis pour 1300 de D+, on finira à plus de 2500. Dans l’angle mort, plusieurs marcheurs ont installé leur camp pour la nuit. A cet instant, notre équipe respire la sérénité. Mais un dernier col et un orage de grêle nous attendent plus haut. Il doit être 16h, et il  nous faudra 5 heures de plus pour finalement retrouver Svetlana dans la vallée suivante, bercée de vent et de températures proches de 0°. Après avoir désescaladé un à-pic, traversé des marais dans une nuit baignée d’une pluie torrentielle, il nous reste à traverser un torrent glacé bien violent sur un tronc d’arbre couché .

Fred : On attaque la descente du plus haut point de passage de notre aventure, planté à 3850 mètres d’altitude. Ce qui est vraiment dur dans ce type d’expédition, c’est de s’imaginer comment sera la descente qui fera suite à une ascension de plus de 5 heures. Est-ce que ce sera roulant, technique? Est-ce qu’il sera même simplement possible de passer à vélo ? Sur cette image, la réponse est claire. C’est ça qui nous fait vibrer . Savoir que tu plonges dans l’inconnu.

Fred : Départ du camp de base de l’Elbrouz. La matinée sera “out of time”. Bien sûr, on ne peut qu’admirer le paysage. Nous savons également que de très nombreuses rivières glaciaires s’étalent sur notre chemin. Il nous faut impérativement les franchir le plus tôt possible, après quoi il sera tout bonnement impossible de le faire : la fonte des glaces importante qui s’amorce aux premières lueurs peut multiplier le débit d’un torrent de manière exponentielle. Nous serions prisonniers de notre propre sort. Plusieurs 4×4 se sont fait emporter les derniers jours dans ce secteur en tentant de traverser ces courants. Ambiance.

Fred : Tellement de choses sur cette photo. Déjà, à mon sens, pas de grosse aventure VTT dans l’inconnu sans portage de bike. A chacun sa technique dans le domaine. Ensuite, l’équipe. La nôtre, bâtie autour de Dan la légende, est complémentaire et s’entend à merveille : Dennis le fin limier toujours motivé, Brice le sage expérimenté qui nous inonde d’anecdotes d’aventures toujours plus croustillantes. L’osmose est essentielle dans un groupe, quand on tente de repousser les limites.

Fred : Le moment parfait. Un ride d’une délicatesse indescriptible. Ce sentier n’existe plus sur les cartes. C’était notre seul espoir pour ne pas descendre le dernier col en varappe. Tous les locaux pensaient que c’était inconcevable de s’y jeter à vélo ( certaines parties sont particulièrement techniques). C’est peut-être pour ça qu’on y est allés. Plus bas, on rencontrera 3 base jumper, qui à cause des forts vents ont dû passer la nuit sur le glacier à 5500 mètres…

Fred : Pas de trip dans un coin aussi reculé sans équipe. Tanbi et son Waz, véhicule inchangé dans sa production depuis 1956. Celui-ci est de 2014. Incroyable en franchissement. Le patou qui gardait un troupeau de chevaux, venu à notre rencontre est d’une douceur impressionnante. Qui l’eût crû. Tanbi nous présentera ce matin-là sa propre version du porridge, à base de mouton…

Fred : Cette photo pourrait être prise dans mon Alsace natale, et c’est ce qui la rend si particulière. Nous sommes à la frontière géorgienne, des soldats embusqués ont emmené une partie de l’équipe pour un contrôle minutieux à leur camp de base, camouflé dans la forêt. Des tourelles chargées de snipers veillent sur nos faits et gestes, alors que Dan et moi jouons avec les rayons de soleil de la fin de journée. Demain, nous franchirons le plus gros glacier de notre périple, et “si ça veut rire”, on sera de retour à Terksol en soirée.

Fred : Dernier col. En arrière-plan, l’Elbrouz nous domine. Les plus observateurs noteront l’hélicoptère russe gisant ici depuis son crash en 1985 (facile à retenir, c’est mon année de naissance). Heureux, mais (très) inquiets : il nous reste à traverser l’immense glacier, ses crevasses, ses moraines, ses dangers. Brice refuse catégoriquement. Son aventure au pôle Nord et la chute dans une crevasse ont marqué son esprit à jamais. Mais là, c’est ça ou retourner voir l’armée géorgienne.

Fred : On attaque la dernière partie du glacier à franchir, la plus dure. La glace vive nous observe et détourne notre attention de l’orage qui menace. Impossible de se précipiter, l’erreur pourrait s’avérer fatale dans les prochains kilomètres.

Fred : Parce que y’a que des “good guys” sur ces photos.

Pour retrouver l’aventure sur papier, c’est par là : www.probikeshop.fr/magazine-vojo-volume-3