Portfolio | World Cup XC Albstadt - Hommes : quand le ciel se déchire

Sport
22 mai 2019 — Olivier Béart

Rarement on avait connu de telles conditions sur une coupe du monde ! Alors que la pluie annoncée dès le matin semblait ne pas vouloir venir, un orage a soudain éclaté peu après le début de la course des hommes, transformant un circuit déjà physique et atypique en un véritable bain de boue glissant et piégeur. De cet enfer, c’est un Suisse qui a émergé, mais pas celui qu’on a l’habitude de voir sur la première marche. Mathias Flückiger a réussi à dompter les éléments, devançant Mathieu van der Poel et un épatant Jordan Sarrou. Voici le récit – en noir et blanc – de cette course folle.

En se réveillant, alors qu’il a plu tout la nuit, le ciel semble s’être calmé. Mais ce n’était qu’une impression. Et la météo va nous réserver une bien humide surprise en pleine course des hommes à Albstadt.

Des manches disputées dans des conditions dantesques, il y en a déjà eu par le passé, mais force est de reconnaître que c’est l’exception. Par contre, en ce début de saison, pas mal de courses de préparation, que ce soit en Allemagne, en Italie ou en Suisse, se sont déjà déroulées dans la boue et même la neige !

Ce ne sont pas vraiment des conditions qu’affectionne le champion du monde Nino Schurter. Et pourtant, dans le start-loop, c’est lui qui pointe en tête au moment d’aborder la dernière bosse. A ce moment, il fait encore sec et Schurter semble vouloir d’emblée faire le tri, mais aussi tester celui sur lequel tous les regards sont braqués : Mathieu van der Poel.

Le phénoménal Néerlandais a connu un début de saison extraordinaire avec d’innombrables victoires et un titre de champion du monde de cyclocross, ainsi que des performances remarquables sur les classiques du printemps et une victoire mémorable sur l’Amstel Gold Race. Il court cependant toujours après sa première victoire en VTT et beaucoup pensent qu’Albstadt peut très bien lui convenir. Dans le premier tour en tout cas, il est là, dans la roue de Schurter. Mais les deux ne risquent-ils pas de se neutraliser et de s’épuiser chacun à leur tour ?

Il faudra aussi faire très attention à Lars Forster ! Le nouveau coéquipier de Nino Schurter a déjà montré cette saison qu’il était très à l’aise dans la boue et qu’il a le talent pour venir s’imposer même devant son légendaire leader.

Chez les Français, à part Maxime Marotte qui est assez bien parti, ce n’est pas vraiment la fête au départ. Titouan Carod navigue autour de la 30e place avec Victor Koretzky et Stéphane Tempier. Mais on va voir ensuite que certains parviendront à bien remonter ! A propos de remontée, Joshua Dubau est en train déjà de marquer les esprits pour sa première course Elite en se plaçant de manière explosive parmi ses glorieux compatriotes.

Un peu plus loin, Nino Schurter pointe en tête, emmenant dans sa roue Lars Fortser. Le train Scott-Sram semble bien en route !

Mathieu van der Poel suit avec Enrique Avancini et Maxime Marotte pas très loin. Mais il y a déjà un trou avec les deux premiers. “C’est vraiment parti très vite”, nous explique Mathieu van der Poel à l’arrivée. “C’était trop rapide pour moi. Schurter a placé plusieurs attaques dès le départ, j’ai voulu suivre au début mais je me suis rendu compte que j’allais me cramer si je continuais. J’ai donc choisi de ralentir, sachant que je pouvais jouer ma carte dans le final sur ce tracé.”

Mais, très discrètement et alors qu’il avait pris un départ en mode mineur au cœur du peloton, un certain Mathias Flückiger remonte de manière impressionnante aux avant-postes ! Après deux années malheureuses à Albstadt (on se souviendra notamment de sa chute spectaculaire il y a deux ans alors qu’il était en tête avec Schurter), va-t-il enfin réussir à briller ici ?

Alors que les derniers riders en terminent avec leur start-loop, des coups de tonnerre se font entendre. Quelques gouttes de pluie se mettent à tomber. Puis, le déluge.

Au moment où Nino Schurter re-pointe le bout de son nez, une averse d’une rare intensité s’abat sur Albstadt…

… ce qui ne semble absolument pas perturber Mathias Flückiger, qui semble presque passer entre les gouttes pour se positionner à la 2e place !

D’autres favoris perdent par contre complètement pied, comme Anton Cooper, visiblement pas du tout à l’aise et pour qui une crevaison fera partir définitivement tout espoir de bien se classer.

En quelques minutes, tout, absolument tout est trempé. Le public sort les parapluies, les riders font le gros dos et froncent les sourcils pour éviter les projections de boue… et les photographes font ce qu’ils peuvent pour garder leurs objectifs au sec. Avec un succès très relatif comme en témoignent les innombrables gouttes sur cette image !

Le pilotage devient vraiment délicat en de nombreux endroits, et même certaines portions “faciles” du circuit deviennent particulièrement piégeuses. Ici, Mathias Flückiger échappe de peu à la chute, à quelques mètres de l’endroit où Lars Forster frappera violemment le sol quelques minutes plus tard.

Nino Schurter ne semble pas non plus du tout à l’aise dans ces conditions. Cela faisait très longtemps qu’on n’avait plus vu le champion du monde perdre le contrôle d’une course de manière “naturelle” (comprenez “pas sur ennui mécanique” – qui lui arrivent aussi très rarement d’ailleurs). Il est ici dans la roue de… Jordan Sarrou !

Littéralement épatant pour sa première course sous les couleurs Absolute Absalon, le Français est tout simplement le seul qui réussit à suivre Mathias Flückiger ! Le Suisse déclarera d’ailleurs ceci à propos de Jordan : “Je ne sais pas comment il faisait pour me suivre. J’étais dans un jour exceptionnel, les conditions climatiques ont encore renforcé ma détermination. Et à chaque fois que je plaçais une attaque, il était encore là. Ce n’est vraiment que dans les tout derniers tours que j’ai réussi à m’en défaire. Mais il m’a impressionné !”

Nino Schurter, lui, se retrouve isolé à la 3e place. Inhabituel, mais rafraichissant à voir après tant d’années de domination (presque) sans partage.

Mathieu van der Poel n’est pas très loin, avec Florian Vogel dans sa roue. Difficile pourtant de savoir s’il est un peu cuit, s’il souffre des conditions climatiques ou si c’est dans sa stratégie de temporiser en milieu de course pour mieux finir en boulet de canon.

Ah tiens, voilà un accessoire marketing qui n’avait pas encore servi depuis que Mercedes est sponsor de la coupe du monde. Ici, en quelques minutes, tout le stock est parti !

Soudainement, on voit passer près de nous Lars Forster, visiblement mal en point. Victime d’une chute spectaculaire, il semble sonné. On apprendra par la suite qu’il a fait un tour à l’hôpital et qu’il na pas pu terminer. Rien de grave au final (pas de fracture, etc) mais ses contusions l’empêcheront hélas de participer à la manche de Nove Mesto. Dommage pour le spectacle car on le voyait vraiment comme un candidat à la victoire.

Aussi vite que la pluie était apparue, le soleil refait son apparition. Jordan Sarrou se bat toujours dans la roue du leader. Va-t-il parvenir à aller chercher sa première victoire en coupe du monde ?!

Mathieu van der Poel a allumé le turbo ! Il était donc dans la gestion. Là, il est en train de revenir sur les deux premiers. Va-t-il nous faire un retour façon Amstel Gold Race ? Derrière, Reto Indergand signe une très belle course aussi (il terminera 8e) et son coéquipier Titouan Carod est en train de remonter aux avant-postes en formant un petit groupe avec Stéphane Tempier et Maxime Marotte.

On profite à peine de la chaleur et du sec revenu que le ciel se couvre à nouveau.

On en connaît au moins un qui est heureux de la météo…

Par contre, parmi les photographes et le public, c’est un peu la Bérézina ! Les premiers ont rangé une bonne partie de leur matos, complètement trempé et HS, alors que les seconds se demandent s’ils vont réussir à arriver en bas sur leurs deux pieds.

En fin de course, la météo est indécise, oscillant entre soleil et nouvelles brèves averses. Et côté course aussi, c’est toujours très indécis !

Si Mathias Flückiger caracole toujours en tête et semble avoir une avance suffisante pour s’imposer, derrière, il n’en va pas de même.

Dans une accélération dont lui seul a le secret, Mathieu van der Poel (qui signe au passage le meilleur chrono dans le dernier tour), fond littéralement sur Jordan Sarrou.

Titouan Carod fait de même ! Il signe une fin de course exceptionnelle. Il est ici intercalé entre Nino Schurter, qu’il vient de doubler de manière autoritaire, et Florian Vogel, qu’il ne va pas tarder à manger tout cru.

Le champion du monde est dans le dur. Impossible de nous souvenir de la dernière fois où nous l’avons vu comme cela.

Maxime Marotte a aussi fort à faire : il a Schurter en ligne de mire, pour la 6e place, mais Reto Indergand lui met aussi la pression juste derrière.

Avant d’aller rejoindre la ligne d’arrivée, on en profite pour faire un dernier point sur les principaux coureurs belges et français. Aux portes du top 10, Stéphane Tempier, avec le regard déjà tourné vers Nove Mesto.

On se réjouit aussi de voir que Jens Schuermans tient bon ! Il est toujours 12e !

Victime d’une chute, Joshua Dubau a légèrement reculé en fin d’épreuve, passant de la 11e à la 16e place, mais il s’agit tout de même d’un résultat exceptionnel qui montre toute l’étendue du talent du jeune Français. Pour rappel, il s’agissait de sa première course Elite et il est parti loin sur la grille. A Nove Mesto, avec un meilleur dossard, il peut rêver encore plus haut.

La barbe pleine de boue, Thomas Griot garde le sourire. Mais il est tout de même un peu déçu : “Ce n’est pas un mauvais résultat, mais j’espérais tout de même rentrer dans le top 30. Vu les conditions, je suis content d’avoir survécu, c’est déjà ça !”

Après un bon départ, Victor Koretzky a crevé dans le start loop. “Après cet épisode, j’avoue que ça a été dur de repartir à bloc. J’étais un peu bloqué, des jambes comme de la tête, j’ai pris un coup au moral. Et la météo n’a pas aidé.”

Le Belge Kevin Panhuyzen est 61e, juste devant le Français Raphaël Gay. Thibault Saint-Guilhem est 67e, Florian Trigo 74e, Vincent Sibille 86e, Lucas Dubau 92e, Harold Flandre 93e, Nick Vanpol 96e et Rob Van Den Hasevelde 100e pour citer les Belges et Français dans le top 100.

Hugo Drechou a pour sa part abandonné après 4 tours.

Sur la ligne, avec juste un tout petit rayon de soleil pour le saluer, Mathias Flückiger remporte la 2e coupe du monde de sa carrière !

32 secondes derrière, Mathieu van der Poel coiffe sur le fil un Jordan Sarrou tout de même heureux de sa 3e place.

Heureux aussi de sa belle bagarre avec Flückiger, il va directement le saluer et lui rendre hommage après le passage de la ligne ! “Mathieu van der Poel est revenu sur moi à la fin, je n’ai rien pu faire. Bien sûr, j’aurais aimé être 2e, mais ce podium c’est du pur bonheur pour moi. Il y a eu beaucoup de changement cet hiver et performer d’emblée avec le nouveau team c’est énorme.”

Julien Absalon arrive aussi directement pour le féliciter. Visiblement très ému, il nous explique : “Cela veut vraiment dire beaucoup pour moi cette troisième place de Jordan. Etre team manager c’est un tout nouveau rôle, mais je peux vous dire que je vibre autant que quand j’étais coureur. Voire plus. Aujourd’hui c’est moi qui m’occupe des autres, et avoir Jordan qui monte sur le podium de sa première course avec nous, cela montre que toute l’équipe va dans le bon sens et cela va nous mettre dans une spirale positive. On a un super staff et c’est aussi une belle récompense pour eux.”

Titouan Carod a tout donné sur la fin pour décrocher la 4e place. “Pourtant, ça n’avait vraiment pas bien commencé. J’étais loin au départ, mais je ne me suis pas affolé. J’ai dû faire de gros efforts pour remonter, et je dois dire qu’on a fait un beau travail avec Steph Tempier. Mais j’avais encore du jus sur la fin, plus que lui, ce qui m’a permis de remonter encore et encore. Me battre pour le podium m’a encore plus motivé et je suis content du résultat.”

Nino Schurter passe, lui, sans s’arrêter, le visage fermé. Lavé et plus détendu, il nous dira un peu plus tard : “Je vais devoir analyser ce qui s’est passé. J’étais bien au début, mais je suis peut-être parti un peu trop fort sans m’en rendre compte ? J’ai aussi fait un pari au niveau du choix des pneus. On avait des infos niveau météo qui disaient que cela allait se maintenir au sec. C’était vrai chez les filles, mais pour nous on a eu une averse très locale. Même en F1 ça arrive qu’ils se trompent. Et oui, j’ai beaucoup glissé avec la monte que j’avais choisie. J’espère vraiment qu’à Nove Mesto on va enfin pouvoir rouler sur le sec parce que là, après plusieurs courses de préparation dans la boue et encore ici sur cette première coupe du monde, j’avoue que c’est vraiment dur et cela ne me convient pas trop.”

7e, Maxime Marotte était lui aussi un peu dépité. “J’avais deux poteaux à la place des jambes ! c’est vraiment c… à chaque fois qu’il y a une fenêtre pour en gagner une, je passe à côté. Là, avec de bonnes jambes, j’avais ma chance. J’ai encore du mal à récupérer du short-track, mais je dois m’adapter. C’est une épreuve spectaculaire et elle est bien installée pour des années sur le circuit donc il faut composer avec elle. Quand on joue le général on ne peut pas non plus l’ignorer parce qu’il y a de gros points à aller chercher.”

Même s’il est rempli de boue, tout le monde saute dans les bras de Jens Schuermans, depuis son staff jusqu’à sa petite amie. Après avoir laissé une belle couche de boue sur les vêtements de ses proches, il nous explique : “Je suis super heureux du résultat… d’autant que ce n’étaient vraiment pas des conditions que j’apprécie. C’était vraiment dur. Très dur. Mais en voyant que j’étais bien et que je remontais, cela m’a vraiment motivé. Après des années difficiles, je suis vraiment heureux d’enfin concrétiser au plus haut niveau. Je le dois aussi vraiment à mon team et à ma famille qui m’ont toujours soutenu.”

On termine cette incroyable journée avec les podiums, une dernière fois sous le regard des caméras.

Et voilà une gorgée de bière qui fait vraiment du bien ! Santé et rendez-vous à Nove Mesto le week-end prochain !