Championnats du monde de cyclisme esport : copie à revoir...

Sport
11 décembre 2020 — Léo Kervran

Ce mercredi 9 décembre avait lieu la première édition des championnats du Monde de cyclisme esport, en simultané dans plusieurs dizaines de pays. Chez les femmes, c’est la Sud-Africaine Ashleigh Moolman-Pasio qui a été couronnée tandis que chez les hommes, c’est l’Allemand Jason Osborne qui l’a emporté. Si l’UCI et Zwift se félicitent de cette première, nous pensons qu’il est important d’ouvrir rapidement une réflexion sur l’évolution de cette discipline. Voici pourquoi :

Le format

Nous ne remettons pas en cause l’idée de championnats du Monde de cyclisme esport, la popularité des courses et rassemblements sur Zwift est une base solide pour donner sa légitimité à cette épreuve. Qui plus est, et bien que cela puisse paraître un peu étonnant aux VTTistes que nous sommes, la discipline est réellement technique et demande une certaine expérience pour y être performant (voir notre article sur la présentation de ces championnats du Monde pour plus d’informations là-dessus).

Les lecteurs de Vojo les plus assidus remarqueront que cet article fait curieusement écho à celui que nous avions publié il y a quelques mois sur les championnats du Monde de VTTAE (à retrouver ici). En effet, le cas de figure est similaire et les causes comme les solutions potentielles du problème pourraient bien être les mêmes. Comme pour le VTTAE, c’est avant tout le format de ces courses qui nous a dérangé. L’UCI a en effet choisi (par facilité ?) d’organiser ni plus ni moins qu’une réplique de course sur route, sur un parcours de 50 km légèrement vallonné et avec un final (les 900 derniers mètres) en côte.

Avec un phénomène d’aspiration bien plus présent sur Zwift qu’en cyclisme sur route, la plupart des observateurs s’attendaient à des courses d’attente et cela n’a pas manqué. Chez les hommes comme chez les femmes, d’un point de vue extérieur tout s’est déroulé dans le dernier kilomètre et demi. Dommage pour le spectacle, dommage pour l’intérêt de ces épreuves et encore plus dommage quand on sait qu’en temps normal, une course de Zwift Premier League (la plus haute division de courses sur la plateforme) se déroule selon un format bien différent, plus proche de la course aux points sur piste et avec un classement par équipe.

Ce format a précisément été conçu pour rendre ces compétitions intéressantes malgré l’absence de passages technique comme en VTT ou de tout ce qui fait le sel d’une course sur route (le placement, les tentatives d’échappée…) et pour tirer au mieux parti du support virtuel, qui permet par exemple l’utilisation d’avantages temporaires (les Powerups) à même de transformer complètement le déroulé d’une course.

Au-delà du simple intérêt pour le téléspectateur (il arrive aussi qu’une course sur route ou de VTT soit ennuyante à suivre), cela donne l’impression d’un manque de reconnaissance pour les athlètes et équipes qui ont contribué à créer et développer la scène compétitive sur Zwift. Est-ce récompenser l’investissement de celles et ceux qui se sont spécialisés dans cette activité que d’avoir des champions du Monde qui sont loin d’être des experts de la discipline ?

En effet, si Ashleigh Moolman-Pasio est l’une des meilleurs cyclistes sur route de la planète, elle expliquait à l’arrivée “ne pas être une fan du home-trainer avant le confinement”, autrement dit avant ce printemps. Chez les hommes, Jason Osborne est avant tout un… rameur, champion du Monde de skiff poids légers en 2018 et champion d’Europe en deux de couple poids légers en 2019. L’homme est également un cycliste accompli (il a notamment terminé 6e du championnat d’Allemagne de contre-la-montre en 2019) mais il reconnaissait une fois la ligne franchie que “c’était une expérience complètement nouvelle pour [lui]”, même s’il a déjà participé à d’autres courses sur la plateforme.

On comprendra donc que l’arrivée de l’UCI dans le cyclisme esport, si elle est appréciée par certains pour la légitimité que cela apporte à la discipline, n’a pas forcément réjoui tout le monde dans ce milieu. De la même façon qu’en enduro il y a quelques années, la fédération internationale a donné l’impression de venir “poser ses grosses pattes” sur une activité qui fonctionnait très bien par ailleurs, même sans avoir forcément de mauvaises intentions.

L’image

L’autre point qui devra progresser pour rendre la chose plus vivante et intéressante à suivre est la qualité de la retransmission, ainsi que l’ambiance générale de l’évènement. Une course sans public, des athlètes (ou plutôt leurs avatars) qui ne lèvent pas les bras sur la ligne, cela fait très “plat” et à l’arrivée il n’y a guère que le bandeau sur l’écran pour nous rappeler qu’on vient d’assister à des championnats du Monde.

On imagine bien que la crise sanitaire a demandé de nombreux aménagements et qu’en temps normal, tous les athlètes auraient été réunis au même endroit. Néanmoins, chaque athlète était filmé et l’organisation a régulièrement utilisé ces images pendant la course, alors pourquoi ne pas montrer la caméra de Moolman-Pasio ou d’Osborne au moment de l’arrivée ?

En ce qui concerne l’interface, on retient les décors simplistes (très loin de ce qui peut se faire aujourd’hui dans le milieu du jeu vidéo) qui n’aident pas à l’immersion, tout comme l’absence de public virtuel mais aussi un certain manque de clarté, notamment en ce qui concerne les Powerups. Difficile de savoir qui avait quoi et à quel moment pendant la course, alors qu’une simple icône en face du nom sur le classement en temps réel pourrait rendre les choses bien plus lisibles.

Et la suite ?

Les championnats du Royaume-Uni en 2019

C’est indéniable, les courses sur Zwift rencontrent un succès certain depuis le début de l’année, aussi bien chez les athlètes que chez les annonceurs et partenaires. Rappelons tout de même qu’un Tour de France virtuel s’est tenu sur la plateforme cet été (sur 6 étapes) et que sur ces championnats du Monde, le prize money était de 8 000 € pour les vainqueurs, soit autant qu’en XCO et 3 000 € de plus qu’en DH… A ce titre, il serait logique de voir la discipline se structurer d’un point de vue fédéral.

Par ailleurs, l’un des objectifs avoués d’Eric Min, co-fondateur de Zwift, est de faire entrer sa plateforme et le cyclisme esport au programme des jeux olympiques. Chacun aura son avis sur le bien-fondé de cette idée, mais il faut reconnaître que la discipline a de très bons arguments : elle ne nécessite pas d’infrastructures spécifiques, elle peut se tenir presque n’importe où, elle est déjà pratiquée partout dans le monde… De plus, on sait que le CIO s’intéresse de près à l’esport de manière générale depuis plusieurs années et le cyclisme esport pourrait constituer un excellent préambule à l’introduction, quelques olympiades plus tard, de titres phares du milieu. Un pont entre l’action dans le monde réel et l’action dans le monde virtuel, en quelque sorte.

Néanmoins, si l’UCI et Zwift veulent réellement capter le public et créer une vraie discipline à part entière (afin d’intégrer, peut-être, le programme des JO), il faudra exploiter bien mieux le support virtuel que ce qui a été fait sur ces championnats du Monde. Le cyclisme est un sport qui se déroule d’abord en extérieur, s’il n’y a pas de paysage autour des athlètes il faut fournir un effort supplémentaire pour attirer le spectateur et le monde de la piste l’a bien compris. Copier ce qui se fait déjà sur route n’a pas de sens, cela ne donne aucune crédibilité à l’activité et l’intérêt pour les (télé)spectateurs est très réduit.

Zwift League Wiggins – Pinarello

La direction prise par les compétitions Zwift hors UCI paraît plus intéressante. En poussant les choses un peu plus loin, on pourrait imaginer un format sur plusieurs épreuves courtes qui s’enchaîneraient dans un laps de temps réduit, un ou deux jours, à l’image d’un omnium sur piste. Si on ajoute à cela un classement par équipe uniquement, cela donnerait lieu à de belles réflexions sur les stratégies à adopter sur les différents épreuves et il serait plus facile d’assister à des retournements de situation. La “gamification”, le nom donné par Zwift à tous les éléments qui rapprochent l’activité du jeu vidéo, pourrait également être mieux utilisée et plus poussée. C’est par exemple l’occasion d’envisager de l’interaction avec le public, comme en Formule E (championnat de monoplaces électriques) où les téléspectateurs peuvent voter pour débloquer un bonus de puissance de 5 secondes pour 5 pilotes, que ces derniers peuvent utiliser quand bon leur semble.

Sans changements, sans innovations, sans adaptations, sans réflexion, nous ne voyons aucun avenir à ce type de compétition. Elles ne disparaîtront pas forcément, la simple excitation de la course séduira toujours certains athlètes, mais aujourd’hui, il n’y a certainement pas de quoi en faire une discipline du cyclisme à part entière.

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