Découverte | La montagne partagée :
le vététiste et la bergère

Nature
30 juillet 2021 — Pierre Pauquay
La montagne représente l’un de nos derniers espaces naturels : quelle joie que de rouler sur ces traces infinies, sur ces sentiers où l’on se sent en communion avec la nature. Si en été, l’alpage se partage entre les randonneurs et les bergers, les rencontres sont sujettes à de beaux échanges, mais parfois elles peuvent conduire à de réelles frictions. Car, avec la vague de la pandémie, la montagne fut prise d’assaut l’été dernier. Avant la saison qui s’annonce, il nous semblait nécessaire et utile de mieux connaître le rôle du berger et de notre implication dans l’alpage : Vojo est allé ainsi à la rencontre d’une bergère au cœur du Queyras.

Juin 2020 dans les Hautes-Alpes. L’alpage de Péas se couvre de mille fleurs alors que la neige s’accroche encore sur les crêtes. Et pourtant, les brebis doivent monter. Le temps de la transhumance est proche. Un autre voyage vient de se clôturer : Noëlle vient d’arriver de Belgique et attend la venue des brebis, menées par les éleveurs. Elle va entamer pour la troisième saison une nouvelle vie de quatre mois, entre 2000 m et 2700 m d’altitude. Nous avons pu la rencontrer, parler avec elle de son métier, de son rôle dans l’alpe et de sa cohabitation avec nous, vététistes.

Transhumance ancestrale

L’alpage, au risque nous décevoir, n’est pas un espace naturel mais a bel  et bien été façonné par l’homme. Le Queyras, comme tous les autres massifs alpins, a toujours été une terre d’élevage. Selon les archives du Dauphiné, déjà au XIIe siècle, les moutons, provenant des terres arides de la Provence, rejoignaient leur estive pour quatre mois de vie en altitude. Et rien n’a changé depuis. En automne, les brebis ne peuvent rester en montagne au vu des premières neiges. Elles retrouvent dès le mois d’octobre leurs quartiers d’hiver dans le Sud : tel est le rythme de la montagne.

Jusque dans les années 1950, l’alpage était occupé par plusieurs bergers possédant des petits troupeaux. A cela s’ajoutaient des agriculteurs qui cultivaient les prés de fauche et d’autres qui produisaient du fromage de brebis et de vache. Tout ce petit monde se retrouvait dans ces hameaux d’altitude, ces lieux d’estive que sont Furfande, Clapeto ou Malriffe. La fin de la paysannerie a sonné le glas de ce microcosme. Depuis cette époque, des éleveurs d’autres régions sont arrivés pour y parquer leurs gros troupeaux. Les brebis sont dès lors gardées par un berger qui est engagé sous contrat par le groupement pastoral. Et l’arrivée du loup dans l’arc alpin a poussé l’Etat français à mettre en place un cadre de protection des troupeaux comme l’engagement d’un aide berger ou l’arrivée du patou.

1.400 brebis

La gestion du pastoralisme est affaire de normes européennes. Un alpage est loué à ces éleveurs par les mairies et les propriétaires terriens qui se constituent en associations pastorales. Aux premiers à gérer l’alpage, aux deuxièmes à l’administrer. Et l’éleveur confie à la bergère tout son cheptel : une fameuse responsabilité. « Les 1.400 bêtes que l’on me confie proviennent de deux familles d’éleveur, leur gagne-pain et leur patrimoine. Au début du métier, qu’est-ce que j’ai stressé de cette responsabilité ! », me rappelle Noëlle.

Le rôle du berger

Le berger est là pour entretenir la montagne en altitude. Sans pastoralisme, la forêt reprendrait très vite ses droits. En plus basse altitude, avec la disparition des agriculteurs queyrassins qui ne fauchent plus, elle grignote les versants les plus abrupts.

L’alpage de Péas, c’est toute l’histoire d’une montagne façonnée par les années d’estive qui dévoile un paysage sublime, mais créé par la main de l’homme. Et dans ce cadre, le rôle du berger est primordial.

« Pour moi, c’est un métier qui a du sens », me rappelle Noëlle. Elle doit gérer 1000 hectares, tout un monde en soi. « Oui, il s’agit de mon univers. J’ai appris à connaître les zones de plantes appréciées par les brebis : le lotier corniculé, le trèfle alpin et la gestion du queyrelle (une plante envahissante !) qui ravissent le palais des brebis… Et à repérer les endroits dangereux comme les falaises. » Noëlle oriente le pâturage du troupeau selon un plan de secteur.

Des chemins enchantés

Le Parc naturel du Queyras impose tout un plan bien précis de pâturage : Noëlle ne peux s’engager dans le bois au début de l’été où nidifie du coq de bruyère. Il en est de même pour nous, vététistes d’être respectueux de la nature. Les sentiers nous ouvrent les portes d’un monde magnifique ; il serait dommage de s’en priver par les excès de certains qui lancent leur machine à travers tout. La montagne peut se montrer impitoyable : les orages, le froid, l’humidité et la prédation du loup mettent à mal les brebis.

A cela s’ajoutent les dérives de certains pratiquants. Et dans pareil cas, la bergère n’en retient qu’un… « Un jour, j’ai jumelé et ai vu un gars se préparer à dévaler l’alpage. Il a porté un regard sur son poignet et s’est élancé à travers l’alpage, faisant fi de tout sentier. En vrai descendeur, il a roulé au chrono et a déboulé au beau milieu du troupeau sans y porter la moindre attention. Il a explosé de toutes parts. J’ai dû appeler nos chiens et les refaire travailler, eux qui avaient déjà pas mal bossé la journée. Un acte inconscient, sans malveillance sans doute mais imagine si le troupeau était situé près d’un précipice…  Je suis également vététiste et connais les joies de ce sport en montagne. Honnêtement la majorité du temps, tout se passe bien. J’aime vous rencontrer, discuter sur le choix des itinéraires et donner parfois un petit conseil. »

En montagne, ce sont les animaux, les éléments naturels qui guident la journée. L’ayant vue à l’œuvre, une bergère court, tout le temps. Gravir 1000 m de dénivelé par jour est la norme.. On est loin de l’image de la bergère, fleur à la bouche, à se reposer sur sa canne…  De nos jours, nombre de filles ont embrayé vers une profession enfin mieux considérée, de sacrées courageuses. La montagne est exigeante et demande une endurance physique hors norme. La plus belle reconnaissance de leur travail est de s’arrêter ou d’effectuer un petit signe… La bergère comme le berger n’est pas cet être sans bagage intellectuel. Nombre d’entre eux sont d’ailleurs bardés de diplômes et ont choisi pour un temps un autre style de vie.

Des chiens de protection

Sans ses chiens, une bergère n’est rien. Bob, Bel et Miss, des border collie, sont ses compagnons de travail et de vie en alpage.

Eux canalisent le troupeau tandis que les patous et autres bergers d’Anatolie veillent. Noëlle me rappelle : « Ces chiens de garde appartiennent aux éleveurs, pas à nous : nous ne sommes pas leur maître. En hiver, ils vivent dans l’étable, avec les moutons. On les sociabilise mais ils sont de redoutables gardiens la nuit face au loup. »

De plus en plus souvent, les éleveurs fournissent aux bergers des chiens plus guerriers, comme le berger d’Anatolie, de vrais molosse. « Je n’aime pas trop cette façon de procéder, à les envoyer au front la nuit face au loup, un prédateur qui aura toujours le dernier mot », me précise Noëlle.

La journée, ils restent placides mais ils sont en alerte constante. Les vététistes doivent en tenir compte, sans pour cela les diaboliser. « Franchement, ne traversez jamais un troupeau : le chien vous percevra comme une menace. Contournez-le et descendez du vélo. Si un patou se rapproche trop de vous, il ne faut pas hésiter à crier, au troupeau ! »

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Les quatre mois d’estive se sont déroulés entre 2000 m et 2700 m, voire plus. Une première cabane, plus confortable, se situant à l’orée de la forêt, assure le gîte de début juin à la mi-juillet. La bergère y reste, le temps au troupeau de pâturer la zone. Et souriant, elle me lance  « Si j’avais le temps, j’aimerais offrir le café aux vététistes qui montent du Rouet car cette cabane est une halte bienvenue. L’évolution du métier de berger passera peut être par cette communion entre les randonneurs… »

Noëlle reste au-dessus du troupeau pour avoir la meilleure vision. Car il s’étend sur toute la montagne. Une vision impressionnante… Mais dès que les meneuses décident d’avancer, tout le troupeau se regroupe. « Toute la matinée, on marche, on grimpe… Vers midi, les bêtes chaument, digèrent. L’occasion de se reposer et de casser la croûte ». Quoique… Il suffit du passage d’un groupe de vététistes ou de randonneurs au beau milieu du troupeau pour que toute la troupe se remette en branle… A la tombée du jour, Noëlle rejoint la cabane, soit vers 22h en plein été… « Si des brebis sont blessées, je les isole du troupeau et les soigne. Quand la nuit tombe, j’ai enfin un petit moment pour moi, pour cuisiner et me laver, quel luxe ! Et puis je m’écroule pour un nuit, parfois entrecoupée d’aboiements des chiens de garde. Certaines fois, je me lève pour lancer des pétards afin de faire fuir les prédateurs… »

Loin du monde…

Un mois et demi plus tard, C’est la montée vers la deuxième cabane plus rudimentaire, située à 2300 m d’altitude au fond du vallon… « Aucun hôtel 5 étoiles ne pourrait rivaliser avec la vision que j’ai là-haut : la pureté du ciel est telle qu’un petit quartier de lune éclaire déjà l’alpage. Le soir, qu’il est doux de ne rien faire et d’écouter le bruit de la montagne, de sentir respirer notre terre ». La cabane est son havre de paix, son lieu de repos. Pour cela le Tour du Queyras VTT passe à quelques centaines de mètres de la cabane.

Pourtant malgré la privatisation du lieu, pour gagner du dénivelé, grâce à leurs GPS, des gars passent par la cabane. « Bien sûr, je suis contente de voir passer des randonneurs, mais les journées sont longues et parfois ces passages inopportuns me fatiguent. La cabane, c’est mon seul lieu d’intimité et j’aimerais que les panneaux indicatifs placés en saison soient respectés. Un jour, un vététiste m’a signalé que je n’avais rien à faire là car sa trace GPS passait par là… » Quelle est donc la priorité ?

Les seigneurs de la montagne

A la mi-septembre, les nuits deviennent plus fraiches. Soudainement, les brebis filent, descendent vers le bas sans crier gare et indiquent qu’il est temps de rejoindre la première cabane car les premières neiges recouvrent en altitude le vallon…

C’est le temps peut être aussi pour venir rouler plus sereinement. « Oui, à cette époque, il y a moins de monde, le troupeau et les chiens sont moins stressés et la montagne est certainement la plus belle. »

Vers la mi-octobre, c’est le moment de quitter toute la tribu qui embarque dans les camions, direction Gap. Une vie s’achève. Il faut en réinventer une autre, sans doute plus conformiste mais l’aventure de Noëlle se poursuivra l’an prochain.

Pour notre part, nous ne sommes que de simples contemplatifs, bienheureux de rouler dans ces espaces sans fin que sont les alpages où vivent les bergers, ces professionnels qui entretiennent et pérennisent la beauté de la montage. Ce terrain de liberté est affaire de courtoisie afin que se poursuive cette cohabitation harmonieuse.

Pour en savoir plus…

  • La plus belle façon de mieux connaître le milieu montagnard est de faire appel aux guides professionnels du VTT de la région. Ils vous accompagneront sur les chemins du Queyras et vous permettront d’aller à la rencontre des bergers, en toute quiétude.
  • https://www.alligatti-biking.com
  • https://backcountrymtb.com
  • https://www.guil-ebike.com