Interview | Myriam Nicole : « La course à la gagne va continuer »

Sport
21 novembre 2017 — Paul Humbert

Après trois années de blessures, la pilote de descente Myriam Nicole boucle une saison entière et rentre chez elle avec, enfin, son premier trophée de vainqueur de la coupe du Monde. Nous l’avons suivie une journée, chez elle, au Creps de Montpellier et sur son terrain d’entraînement qu’elle partage parfois avec Victor Koretzky. Rencontre avec une athlète attachante, déterminée et à la pointe de son sport : 

Quel regard portes-tu sur ta saison 2017 ? 

Avec du recul, j’ai commencé la saison déçue. Ca a commencé à Lourdes où je pensais que j’allais tout démonter… J’avais fait deuxième à deux secondes de Rachel Atherton à Val Di Sole en 2016 et du coup j’étais confiante. Je termine cinquième aux qualifications et quatrième à la finale. J’étais déçue, je pense qu’il me manquait un peu de roulage, je n’étais pas encore vraiment dedans. Je commençais aussi à me poser quelques questions sur la taille des roues.

Juste après Lourdes, je me suis lancée dans le 29 pouces que j’avais déjà testé avant, pendant tout l’hiver. C’est ainsi que j’ai passé Fort William et Leogang. Je pense que j’ai été moyenne durant ces deux courses mais le problème n’était pas forcément la taille des roues, c’était plus dû au fait qu’il s’agit de pistes où il y a des jumps importants où je ne suis pas des plus à l’aise en raison de mes précédentes chutes sur les sauts. À Fort William, c’était la première fois que je revenais depuis mon crash et je me sentais bloquée sur ce saut en particulier.

Je suis repassée en 27,5 pouces pour les Crankworx et je me suis fait tellement plaisir que j’ai gagné. Ça m’a bien mise en confiance et c’est ce qui m’a permis de remporter toute la deuxième partie de saison avec mes deux victoires à Vallnord et Lenzerheide. Fin de saison, j’ai dû gérer mes calculs de points pour le général de la Coupe du monde, j’avais du mal à me lâcher. J’ai ensuite fini la saison par la petite péripétie aux championnats du Monde. Bref, 2017 était une bonne saison. J’ai commencé un peu déçue alors j’ai décidé de me faire plaisir, de repasser en 27,5 et j’ai fait une bonne fin de saison.

Où as-tu été la plus forte cette année ? 

Je pense que j’ai progressé sur le plan physique. C’était la première année depuis 3 ans où j’ai eu le droit de bosser mes épaules en musculation. J’ai progressé aussi sur le plan mental : j’ai clairement pris de la confiance. Gagner des courses, ça te fait progresser moralement. Finalement, je pense que j’ai progressé partout, physiquement, mentalement et sur le plan technique notamment grâce aux stages avec les garçons où j’ai pu m’arracher.

Que dois-tu bosser cet hiver ? 

Clairement, je dois arrêter de me prendre la tête avec ces sauts où je me suis blessée. Physiquement, je ne suis pas encore au top non plus donc il reste du boulot même si physiologiquement, c’est certain que Rachel Atherton ou Miranda Miller ont une autre carrure, elles sont bien plus costauds que moi.

Comment as-tu perçu la blessure de Rachel Atherton à Fort William ? Est-ce que ça a déclenché quelque chose chez les filles qui courent en Coupe du Monde ? 

Rachel était vraiment forte mais à Lourdes, alors qu’elle n’était pas encore blessée, elle n’avait plus le même écart que l’année passée. À la qualification de Fort William, toutes les filles sont tombées, sauf Rachel qui gagne les qualifications avec 20 secondes d’avance. Elle était encore sur un nuage mais le jour de la finale, elle tombe et se fait mal. En son absence, on se disait : «J’ai gagné parce que Rachel n’était pas là », du coup, on était contentes qu’elle revienne. C’était important pour tout le monde. Elle est revenue plutôt en forme puisqu’elle finit à Lenzerheide dans la même seconde que moi.

Il est toutefois vrai que sa blessure a relancé le challenge chez les filles. Pour 2018, il est toujours très difficile de prédire des résultats. Mais je pense que ça va continuer à se batailler. Il est complètement possible qu’elle surdomine toute la discipline mais j’ai plus l’impression que la course à la gagne va continuer…

Que penses-tu de la diminution par l’UCI du nombre de filles pouvant concourir en finale de Coupe du Monde ? Penses-tu que c’est une bonne chose d’écarter certaines filles qui n’auraient pas leur place sur le circuit ? 

Pour moi, il faut laisser la place à toutes les filles. Ca n’embête personne qu’il y ait vingt qualifiées au lieu de quinze avec les nouvelles règles. C’est simplement qu’ils aspirent à ce que le sport devienne de plus en plus élitiste. C’est peut-être vrai qu’après le top 15, le niveau paraît un peu plus amateur mais les filles se donnent à fond, se surpassent et elles méritent  complètement leur place en Coupe du Monde.

Est-ce que tout est fait dans le VTT pour que les filles accèdent à la DH ? 

Oui. Que ce soit au niveau régional, national ou international, les filles ont leurs courses. Il n’y a aucune course régionale où les filles sont classées avec les garçons par exemple. Le côté pas fun là-dedans c’est que du coup, les recos des filles se font à 8 heures du matin alors qu’on aimerait bien les avoir un peu plus tard… Peut-être que parce qu’on est moins nombreuses, on peut avoir le sentiment qu’on ne nous prend pas autant au sérieux que les garçons. Heureusement, les prize money sur les coupes du Monde sont les mêmes pour les femmes que pour les hommes mais les marques ne te payent clairement pas de la même façon que tu sois un homme ou une femme.

Et quelle voix permet de représenter les pilotes femmes sur la coupe du Monde ? 

Je viens d’être élue « représentante des athlètes féminines ». Je me rends bientôt à l’UCI pour le premier meeting et pour essayer de faire entendre notre voix. Jusqu’à présent, il n’y avait pas de représentation chez les filles : Greg Minnaar représentait tous les athlètes. Désormais, il y aura Greg pour les hommes et moi pour les filles.  Le but c’est de donner un coup de main à l’organisation en faisant remonter les suggestions des athlètes féminines et aussi de signaler les couacs.

Tu es issue des championnats TRJV et TFJV. As-tu le temps de suivre un petit peu ce qui se fait actuellement, si ça tourne bien en DH notamment ? 

Oui ! Je suis le parcours de filles qui roulent en DH et qui parallèlement font encore les TFJV. C’est vraiment une bonne école et un parcours très utile pour les jeunes. Pour ma part, j’aurais quand même bien aimé venir du BMX. Il y a deux « voies » en général : soit tu viens du BMX, soit tu viens du TFJV…  C’est sûr que le TFJV m’a bien aidée techniquement : faire du semi-rigide, toucher à plusieurs disciplines… Mais avec le BMX, j’aurais fait plus de jumps…mon point faible actuel. Les deux sont complémentaires en fait.

Cette année, on t’a retrouvée dans de nombreux médias plus « grand public » (l’Equipe, Paris Match…). Comment expliques-tu cet intérêt de la presse non spécialisée ? 

Comme l’Equipe diffuse la coupe du Monde sur la TV française, les gens s’intéressent de plus en plus à la discipline. Les Français comme Loïc Bruni, Loris Vergier, Marine Cabirou et moi chez les filles, nous sommes de plus en plus sur le devant de la scène ; ce qui attire le public, même non initié. Les médias s’intéressent plus à notre sport, ça se passe l’été, il n’y a pas de foot et c’est la saison du Tour de France. Les médias tendent l’oreille lorsque l’on parle de vélo.

Hors saison, comment t’entraînes-tu ? 

Vu que mon école de Kiné est basée à Montpellier, je m’entraîne essentiellement là-bas. Je jongle entre les différentes disciplines : BMX, vélo de route, VTT enduro… Et deux, trois fois par semaine, je suis des séances de musculation pour essayer de développer un peu plus de force. Le week-end, c’est axé sur le plaisir : moto, DH, balades avec les copains…

Avec le team, on fait aussi des « training camps » tous les mois et demi où on fait beaucoup de descente. Le premier sera sans doute fin décembre en Espagne. On essaye de bouger un peu partout en Europe et parfois même un peu plus loin, comme en Californie ces deux dernières années.

Où en es-tu dans tes études de kiné ? 

Là, il ne me reste plus que mon mémoire à rédiger. Je dois en fait écrire un article qui sera publié dans une revue scientifique : je vais essayer de mesurer l’activité des muscles fléchisseurs du poignet en VTT de descente. Je dois trouver du matériel pour mesurer trois positions différentes : le levier en bas, le levier en haut et l’inclinaison du guidon. Le but sera de découvrir quel est l’impact de ces différentes positions sur la force du pilote. J’espère que mes team mates joueront le jeu car ils feront office de cobayes pour cette expérience, mais tous ceux qui ont envie de participer sont les bienvenus !

Est-ce que ça aide de faire des études de kiné quand on a tendance à se blesser ? 

Ça aide quand on se blesse, mais aussi quand on s’entraîne : pour ne pas perdre du temps à faire des choses qui ne servent à rien. Le problème, c’est que tu te rends compte parfois qu’il y a des choses qui sont vraiment craignos : tu tombes, t’as mal quelque part et là, tu flippes direct en imaginant les conséquences. Donc c’est à double tranchant.

Comment te prépares-tu mentalement avant une descente ou un saut qui te fait potentiellement peur ? 

Il y a beaucoup de travail en visualisation (comme les skieurs). On fait la liste des passages, et quand il y a en a un qui bloque, on essaye de trouver une trajectoire où l’on se sent bien. S’il n’y a pas le choix, on essaye de transformer nos sensations pour que ça aille de mieux en mieux en visualisant. Pour vaincre la peur, on fait des petits exercices de sophrologie pour essayer de se détendre mais au final, quand t’as une peur qui te paralyse, selon moi, mieux vaut rester à la maison… Je pense qu’il faut arriver à ne pas se voiler la face : est-ce que j’ai vraiment peur ou c’est juste une petite appréhension que j’arriverai à surpasser? Il y a une différence entre les deux.

Comment rester motivé quand on se blesse année après année ? 

Il faut dire que j’ai souvent eu des blessures bêtes. Bien sûr, il y a eu des moments où j’en avais marre mais je pense que j’ai toujours cru en moi. Je n’avais pas accompli ce que je voulais faire, je n’avais pas montré ce que je sais faire ; c’était impensable pour moi de m’arrêter alors que je ne m’étais pas donnée à fond.

As-tu discuté avec Manon Carpenter de son choix d’arrêter ? Elle expliquait que l’une des raisons résidait dans le fait qu’elle n’avait plus envie de se faire peur justement…

Oui, j’ai beaucoup discuté avec elle et nous sommes assez différentes. De son côté, c’était plus des passages techniques qui lui faisaient peur, moi c’est plus les sauts. Même si certains sauts ont pu me donner envie d’arrêter, j’ai plutôt pris la décision d’essayer de transformer cette peur. J’ai notamment essayé d’y trouver du plaisir : je suis allée à Whistler pour faire des jumps et travailler ce point faible.

Chez Manon, je pense que ce n’est pas que ça. C’est aussi une lassitude d’aller toujours au même endroit, chose que je peux tout à fait comprendre, surtout quand on sait qu’elle a tout gagné. Elle sent que sur certains points, elle a déjà été au top et qu’elle n’arrivera pas à faire mieux. Moi j’adore le vélo mais j’aime aussi la compétition. De son côté, je pense qu’elle a plus besoin de faire du vélo pour le fun. C’est vrai que chez nous, rares sont les moments où on oublie totalement les résultats…

Tu gagnes le général de la Coupe du Monde cette année. Que faut-il faire pour que tu sois Championne du Monde ? 

Pour moi, les Championnats du monde c’est un peu une course bonus. J’aimerais bien l’être une fois dans ma vie, parce qu’au moins tu peux dire aux gens qui n’y comprennent rien : « Je suis championne du monde. » Mais ce n’est pas facile, il faut arriver à être au top le jour J. D’autant que les conditions ne sont pas les mêmes : on est avec l’équipe de France et pas avec les autres. C’est mon rêve d’être championne du monde mais gagner plus de Coupes du Monde reste ma priorité.

Une carrière réussie pour toi, c’est quoi ? 

Ta carrière est réussie quand tu es parvenue à te surpasser tout en te faisant plaisir.

Question importante : qu’aimerais-tu pour Noël ? 

Tu veux vraiment savoir ? Voici ma liste : un extracteur de jus, un petit appareil photo et du matériel de camping : un bon duvet et un bon camping gaz pour quand je vais faire de la descente et qu’il fait bien froid, histoire de me faire ma popotte et de manger au chaud !

Les interviews, les photos, c’est bien beau, mais ce qu’on aime nous, c’est le vélo ! Alors quand l’opportunité d’aller découvrir le terrain d’entraînement de Myriam Nicole en sa compagnie se présente, nous sautons en selle. Avec Victor Koretzky, croisé par hasard pendant sa séance de musculation au Creps de Montpellier et le photographe Keno Derleyn, direction les terres rouges et les sommets des plus belles collines de l’Hérault. Quand deux athlètes à la pointe de deux disciplines radicalement opposées se mêlent sans souci à d’autres VTTistes lambda pour une sortie « plaisir », on se dit qu’on pratique vraiment un beau sport.