Interview | Kilian Bron : s’affirmer et défendre ses idées

Par Paul Humbert -

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Interview | Kilian Bron : s’affirmer et défendre ses idées

Kilian Bron s’épanouit dans la montagne. Sur une ligne de crête, le vide à ses côtés, il s’est forgé une solide réputation de vététiste « extrême » sans forcement rechercher cet adjectif. Pour lui c’est la montagne, tout simplement, qui l’accompagne dans sa pratique. Aujourd’hui, cette dernière évolue, tout comme la manière dont il la met en lumière, à la recherche d’un peu plus de profondeur. Il nous présente un premier documentaire qui nous glisse dans les coulisses du tournage de « Fuego », une de ses vidéos « signature », tournée sur les pentes des volcans d’Amérique du sud. 

Au fil de ces dernières années, Kilian Bron s’est fait connaître aux yeux du grand public en proposant des vidéos courtes et impressionnantes tournées tout autour du globe. Mexique, Suisse, USA, Turquie, voilà pour les destinations récentes, et la recette qu’il a mise au point avec le vidéaste Pierre Henni fonctionne sur Youtube et les réseaux sociaux. L’appétit de ces applications est insatiable, celui de Kilian aussi, et il se définit lui même comme un hyperactif.

En marge de cette interview, vous pouvez retrouver la vidéo Fuego ici et son documentaire, que nous évoquons dans cette interview :

 

À un peu plus de trente ans, Kilian Bron, s’est ouvert de nombreuses portes et on a pu le voir s’essayer à l’édition avec la parution d’un livre en 2022, des ciné-conférences et de nombreuses parutions dans des médias grand public. Si il reste seul sur son vélo, Kilian est aujourd’hui bien entouré et chaque aventure se conjugue au pluriel avec toute une équipe qui l’épaule et le met en lumière, tout en participant à la réflexion créative. 

Sans renier ce qu’il a fait jusque-là et en continuant de présenter au plus grand nombre sa vision du vélo, Kilian a envie d’un peu plus, de faire passer des messages, ou simplement de « mieux » montrer ce qu’il faisait jusqu’ici. On le retrouve au bureau de la rédaction, juste avant la sortie d’un premier documentaire, qui en appellera d’autres. 

Pourquoi as-tu eu envie de « doubler » votre travail avec un documentaire en plus du tournage de « Fuego » ?

J’avais l’impression de ne pas aller au bout de mes projets. J’ai toujours mis la priorité sur le 1% des images les plus belles ou artistiques. C’est notre signature, notre image. Je gardais la partie coulisse « mystérieuse » et aujourd’hui j’ai envie de dévoiler notre quotidien pendant ces voyages avec un documentaire qui apportera du fond et du sens. Ça m’est vraiment apparu lors du tournage de « cross countries » aux USA où j’avais, pour la première fois, l’impression de me reposer sur « une recette ». 

Est-ce que ça s’est révélé être un exercice difficile ? 

C’est notre premier essai, et si j’ai réfléchi à l’équipe et à la manière de gérer le tournage pendant Fuego, je n’ai pas assez poussé la construction. On a de bonnes bases mais savoir faire des formats courts ne suffit pas à prétendre faire un 52 minutes. En même temps, c’est aussi ce que j’aime dans ce premier documentaire, il est un peu fourre-tout, on parle de plein de trucs, sans filtre, c’est un peu borderline. Ce qui m’a manqué, c’est de ne pas plus présenter le fond de ma pensée, mais ça ouvre une belle porte pour les projets suivants. 

Pour les prochains documentaires, si on veut intéresser d’autres plateformes de diffusion, on doit rentrer dans les codes et proposer des sujets de reflexion plus poussés et défendre des idées, même si au départ on est juste un groupe de potes. J’ai vraiment envie que ces documentaires « sortent » du petit monde du VTT, mais sans m’en détacher pour autant. C’est ce qui me passionne et je veux qu’on arrive à produire du contenu qui plaît à un public « core » comme à un public moins VTT. C’est un exercice délicat. 

Qu’as-tu envie que les gens retiennent de ce documentaire ?

J’ai envie que les gens voyagent avec nous. On est sans filtre, sans barrière. On est ouvert à la critique parce qu’on sait qu’on peut être « borderline » sur certaines choses. Je crois que les gens vont réaliser que je lutte entre deux facettes de ma personnalité : l’une qui réfléchit beaucoup et tente de tout préparer et d’être carré, et l’autre qui se laisse guider par un grain de folie. Les années passent et j’ai envie de me montrer comme je suis, de m’affirmer et de défendre mes idées.

Tu as longtemps travaillé en duo avec Pierre Henni derrière la caméra. Aujourd’hui vous êtes cinq, qu’est-ce que ça change ? 

J’ai l’impression que c’est une grande famille de gamins, d’en être un également et pourtant de devoir jouer le rôle du papa. Ce qui est chouette c’est qu’on est tous passionnés et on sait pourquoi on part. On a tous des personnalités différentes et j’adore ça. 

Quand l’équipe change, c’est source de stress, parce que j’ai envie que dans les moments de décisions difficiles, tout le monde puisse prendre sa place. Je ne suis plus seul, et je ne peux pas porter préjudice à d’autres. Il y a parfois des interdits qu’on prend à la légère, mais sur d’autres points, on ne peut pas du tout rigoler. Nous allons partir au Népal, et on sera accompagnés tout au long du tournage par un officier de l’armée qui supervisera les vols en drones. 

Comment as-tu vu évoluer tes projets ces deux ou trois dernières années ? 

Tout est allé très vite pendant la période du covid. Quand tout ralentissait, j’ai accéléré. J’ai eu un élan de création et une série de projets se sont succédé. Je n’ai pas réfléchi à la gestion de tout ça. Lors de diffusions l’année suivante, j’ai eu beaucoup de sollicitations : TV, édition, émissions. J’ai eu un déclic, je savais quelle direction je voulais prendre dans ma carrière, mais en même temps c’était le bordel. Tout allait très vite, je n’avais pas d‘agent, pas de mécanicien, pas d’agent en relation publique, ma vie privée était le bordel. Tout était lié et j’allais dans le mur. 

Je me suis fait vraiment peur sur le vélo lors du tournage en Turquie et je m’en suis voulu. J’ai remis de l’ordre dans tout ça et aujourd’hui je sais ce que je veux ou non. 

On le voit dans le docu, mais il est parfois difficile de faire comprendre à des guides locaux ce que vous recherchez. Pourquoi ? 

Pour nous, rouler sur une crête ou sur une pente raide, c’est évident, c’est notre quotidien. Mais les gens ne se projettent pas et il faut leur montrer. Dans tous les cas, sur des projets comme les nôtres, il faut accepter l’imprévu mais je ne veux pas décevoir l’équipe. 

Comment vous vous êtes vous rendu compte que vous viviez quelque chose d’unique pendant le tournage de Fuego ?

On a assisté à une éruption de volcan pendant que le parc naturel fermait. On s’est rendu compte que c’était exceptionnel quand on a réalisé que les guides prenaient des photos et étaient impressionnés. Il a d’ailleurs fallu les convaincre pour pouvoir rester dans le parc, et leur prouver notre passif dans ces situations difficiles dans la montagne.

Tu voyages beaucoup pour tes projets. Comment prends-tu en compte l’impact écologique de ces voyages ? 

Je suis loin d’être un exemple en ce qui concerne mes émissions carbone. Les voyages que j’ai pu réaliser m’ont vraiment aidé à prendre conscience de la transition que l’on opère. Cette prise de conscience a vraiment eu un impact sur la suite de mes projets : j’ai besoin de plus de fond, de sens, et de m’investir avec les gens sur place. C’est une véritable volonté personnelle, mais c’est tout simplement notre actualité. Je ne renie pas ce que j’ai fait, mais je prends cela en compte pour l’avenir. Je n’arrête pas de voyager pour autant, mais j’ai envie de me sentir utile grâce à des actions ciblées. 

Justement, à quoi devons-nous nous attendre pour tes prochains projets ?

Les Dolomites m’ont ouvert les yeux il y a cinq ans. Ce premier projet m’a aidé à affirmer ma pratique hors des sentiers, très brute, au coeur de la montagne. J’aime l’adrénaline, l’engagement, mais également l’aspect visuel et historique de cet endroit. J’y retourne donc pour une prochaine vidéo doublée d’un prochain documentaire sur ma vision du vélo en montagne, en free solo. Ça sera accompagné d’un livre et d’images sur les réseaux sociaux. J’ai envie d’y défendre ma pratique au moment où on entend de plus en plus parler de conflits d’usages en montagne, et ça me dérange. 

Ensuite, on prendra la direction du Népal pour un projet plus centré autour de l’humain et de la population sur place. Là encore, on proposera une vidéo et un documentaire. 

Retrouvez le documentaire, dans les coulisses de « Fuego »:  www.youtube.com/watch?v=Od-xSPKJ6EU 

Photos : JB Liautard / Paul Humbert

ParPaul Humbert