Interview | Danny MacAskill : "La clé, ce sont les idées"

Nature
26 décembre 2022 — Léo Kervran
La dernière fois qu'on a croisé Danny MacAskill, c'était en 2020 pour le lancement du premier e-bike Santa Cruz, le Heckler. Depuis, l'Ecossais a enchaîné les projets mais celui qu'il vient de sortir, Postcard from San Francisco, comptait tout particulièrement pour lui. A cette occasion, il a bien voulu nous accorder un peu de son temps pour une interview aussi éclectique que le personnage, où l'on a parlé d'autorisations de tournage, de blessures, d'idées et de concepts, de matériel...

La série Back of the Postcard qui revient sur les coulisses de ta vidéo Postcard from San Francisco (à voir ici), commence avec ta blessure à la rotule en 2017. Ce n’est pas un mystère, avec l’exposition et l’engagement de certaines de tes figures tu as eu ta part de blessures au fil des ans. Comment est-ce que tu gères ça ?

Quelle est cette expression que les gens utilisent… “You have to pay to play” ? Je veux dire, ça fait partie du vélo malheureusement. Je fais de mon mieux pour essayer de les éviter en apprenant des trucs quand je peux. Tu sais, j’ai de la chance, je ne suis pas là pour la compétition et j’ai la chance d’avoir le soutien de Red Bull. Quand je me blesse, je vais voir un gars, Dan Robertson, qui s’occupe de trouver les bonnes personnes pour faire les scans et ensuite il gère la rééducation. Je ne dirais pas que je m’entraîne beaucoup mais par contre, je roule beaucoup. Et quand je me blesse, je vais à la salle de sport et j’essaie de m’occuper en faisant tout le travail de gym qu’il faut pour revenir en pleine forme. Tu sais, ce qu’il faut faire avant de se blesser normalement (rires).

Etant donné que vous aviez commencé à tourner en 2017, je suppose que la vidéo à San Francisco aurait dû être en ligne bien plus tôt. Qu’est-ce qui vous a poussés à la décaler autant ? Comment tu as géré ça ?

Oui, début 2017 je me suis cassé la rotule et il m’a fallu un certain temps pour récupérer. Ça a duré au moins un an, je voulais revenir vraiment en pleine forme. Le projet San Francisco, pour moi, ça a toujours été pensé comme ce que je pouvais faire de mieux sur le vélo. C’est pour ça que je n’étais pas pressé de revenir, Red Bull ne me stressait pas du tout, je pouvais y aller à mon rythme. J’ai essayé de récupérer pendant un an, toute l’année 2017, mais j’avais encore du mal sur certaines amplitudes, je pouvais faire du vélo mais ma jambe avait du mal à avoir de la puissance sur les squats les plus gros, ce qui n’est pas très bon pour le trial. J’ai subi une autre opération fin 2017, sous le cartilage et la rotule.

Même s’il n’y a pas de pression je me sentais un peu comme si j’avais échoué sur la vidéo, je voulais vraiment que les actions soient aussi difficiles que possible. Ça n’a pas vraiment marché pour plusieurs raisons, mais j’ai fini par occuper mon temps en 2018-2019 avec d’autres projets, des films et des choses fun comme Danny Day Care. Donc j’ai fait quelques projets comme ça, qui ne nécessitaient pas les mêmes jambes et puis, bien sûr, le Covid est arrivé. Je commençais à reprendre des forces et je me disais qu’on pourrait peut-être revenir en 2020 mais finalement on a tous dû rester à la maison pendant quelques années.

Donc tu dirais que le projet San Francisco est ta meilleure vidéo jusqu’à présent ?

Pour moi c’était un processus difficile. Je ne dirais pas que c’est ma meilleure vidéo… Je veux dire, je suis fier de ce qu’on a fait mais les vidéos peuvent être différentes. Mon plan était d’aller à San Francisco et de rouler vraiment de la meilleure façon possible. Tu vois, dans beaucoup de mes projets, je me suis souvent retrouvé dans des endroits abandonnés, à la montagne, à la campagne. C’est parce que le street riding est vraiment quelque chose de difficile. Tu atterris sur du dur, sur du béton et le niveau a aussi été poussé très fort au fil des ans. Tu regardes le skateboard, le BMX, le trial en VTT, il y a eu des années et des années de progression. J’ai donc eu envie de revenir à un film de rue, parce que je l’avais évité pendant des années.

J’ai fait Inspired Bicycles à Edimbourg en 2009 et, je pense que j’ai réalisé assez intelligemment que le film avait été très vite un succès. Le film suivant c’était le même style, je faisais toujours du street trial jusque-là et ensuite les choses ont changé, j’ai tourné Way Back Home qui est assez différent de Inspired Bicycles.

J’essayais de rouler dans des endroits plus uniques, de faire des films un peu plus conceptuels, comme Imaginate. Mais après toutes ces années, j’avais vraiment envie de revenir au street trial. Mais c’est difficile de travailler, d’obtenir les permissions en street. Il y a des spots incroyables mais on ne pouvait pas accéder à tous, alors que certains étaient parmi les plus cool.

Mais au final, avec toutes les restrictions et comment tout s’est passé je suis très heureux de ce qu’on a réussi à faire. Longue réponse (rires). Je ne dirais pas que c’est le meilleur film que j’ai fait, c’est un film du même niveau que les autres. Mais tu sais, j’ai besoin de prendre un peu de recul sur le film pour pouvoir l’apprécier. Et c’est souvent comme ça, je suis toujours un grand critique de mon propre travail.

A propos d’Inspired et de ce qui se fait ailleurs, tu as inspiré beaucoup de gens et de jeunes pilotes mais personne, à part peut-être Fabio Wibmer, n’est allé aussi loin et n’est devenu aussi célèbre que toi. Il est facile aujourd’hui de trouver de bonnes vidéos de trial sur Internet, mais aucune n’est devenue aussi virale qu’Inspired ou ce genre de choses. Tu as une idée de pourquoi ?

C’est exactement ce dont je viens de parler. Fabio a atteint un nouveau niveau de viralité avec ses vidéos Fabiolous, il a fait des choses que je ne pourrais pas faire moi-même comme je l’ai dit, en termes de pilotage évidemment, mais aussi parfois, des idées ou des choses un peu plus kitsch mais qui marchent vraiment bien. Mais la raison principale pour laquelle Fabio a commencé à si bien marcher est la même que pour moi, c’est le concept. Tu vois, il y a des riders comme John Langlois, du sud de la France. Lui, je dirais qu’il est sans doute le meilleur rider en street. Il a fait des vidéos vraiment cool, mais elles sont très centrées sur le vélo, sur le riding pur. Et je pense que ça va bien marcher, en tant que top rider moi-même j’adore regarder ça. Je suis époustouflé par toutes les choses qu’il fait, ses barspins, ses tailwhips, les sauts, toute sa palette de mouvements. Mais je pense que si tu veux vraiment faire quelque chose de viral…

Je veux dire, la façon dont j’essaye de penser au riding  pour moi-même est d’essayer de trouver un concept qui pourrait être soit un lieu, ou plus comme une sorte de décor ou juste comme un thème qui lie la vidéo ensemble comme un petit voyage, c’est un moyen facile de le faire. Mais si tu n’es pas dans le riding pur, alors cela signifie que les gens en dehors de la scène street trial ou vélo peuvent comprendre ou apprécier, obtenir plus de plaisir de ce que tu fais sur le vélo. Donc je pense vraiment que les concepts sont la partie la plus importante, le concept et l’emplacement. Ensuite, il faut créer du riding qui rend le concept légitime, et cool avec un peu de chance. C’est ce que j’ai essayé de faire au fil des ans. Encore une longue réponse, désolé !

Et en parlant de concepts, est-ce qu’ils viennent toujours de ton côté ou parfois c’est une idée de tes sponsors ?

C’est presque toujours de moi ou de moi-même et de mes amis avec qui je tourne. Je suis toujours en train de rêvasser sur le prochain projet. Dans ma tête, je suis toujours en train de rouler ce qui m’entoure. Quand je marche à l’aéroport, quand je suis assis ici à faire cette interview… Comme si mon subconscient était constamment en train de rouler et de penser à des idées, j’ai toujours tendance à voir comment mon corps se sent et quelles choses j’aimerais encore faire avec mon vélo. Quelles idées, quels trucs, quels endroits j’aimerais visiter et puis, tu sais, les sponsors ont généralement faim. Ils ont même plus faim de contenu que moi je le suis pour en faire (rires). J’ai la chance d’avoir des partenaires vraiment cool pour aller faire les films que je veux, après il reste juste à décider sur quoi concentrer leur énergie.

Tu as déjà des idées pour l’avenir ? Des projets en cours ? Ou peut-être que tu souhaites te concentrer un peu plus sur le Drop and Roll Tour ?

J’ai clairement des projets pour l’année prochaine. J’ai un grand camping-car que j’ai depuis quelques années et qui peut accueillir cinq personnes et j’aimerais qu’on puisse faire une sorte de road trip. L’utiliser comme un moyen de sortir et de s’amuser avec des amis, tu vois ? Peut-être la Norvège, la Scandinavie, en mixant les choses… Le vélo que je roule le plus en ce moment c’est mon e-bike. Ça m’a ouvert un nouveau monde de possibilités en Écosse, je pars avec deux batteries pour toute la journée et j’explore toutes ces montagnes. C’est presque comme quand les gens ont inventé l’escalade : tout d’un coup, ça fait “waouh il y a toutes ces nouvelles choses à explorer alors que ça a toujours été là sous nos yeux”. A chaque fois je suis en mode “allez, je vais dehors et je vais jouer en haut de ces montagne “. Donc j’aimerais faire plus de choses dans le genre, explorer et rouler avec l’e-bike.

Donc rien à craindre, la fin de ta carrière est loin !

J’espère bien ! Ce qui est cool, c’est que j’ai la chance incroyable d’avoir quelque chose que Hans Rey disait déjà à l’époque, à propos de ne jamais prononcer le mot “retraite”. Je veux dire que j’ai de la chance de ne pas avoir à faire de compétitions. Je pense que quand les pilotes pro prononcent le mot retraite, tu as presque l’impression… C’est comme si toutes tes compétences s’envolaient. Alors que j’ai de la chance, pour moi c’est beaucoup plus une question de créativité et de narration. Donc avec un peu de chance je pourrai continuer pour de nombreuses années à venir.

Et si on parlait un peu matos ? En 2017 Santa Cruz te fabriquait un vélo unique et sur mesure, c’est toujours la même modèle ou vous avez changé quelques éléments avec le temps, vous avez essayé certaines choses ?

Le vélo a exactement la même géométrie, c’est le même moule, mais nous avons changé un peu la disposition du carbone. L’avant du vélo est solide comme un roc, il est très résistant mais j’ai eu quelques problèmes avec l’insert pour le boîtier de pédalier qui bougeait. Tu sais, c’est un prototype, donc il y a eu quelques ajustements ici et là mais le vélo est exactement le même en termes de pilotage.

Jouer un rôle dans le développement des produits, c’est quelque chose qui te plaît ?

Oui, j’ai eu la chance au fil des ans de travailler avec différentes marques, que ce soit pour les chaussures, les pneus, les jantes, les pédales, les poignées… Cite ce que tu veux, je l’ai fait. Les sacs aussi, toutes sortes de choses. Mais oui, c’est cool et surtout dans l’industrie du vélo parce que tous les designers sont aussi des passionnés et c’est vraiment quelque chose. Tu sais, mes “héros” comme Chris Akrigg ou Martyn Ashton… Ces gars roulaient des vélos à l’époque… Y’avait Chris Akrigg sur son Pace RC250, une petite marque britannique avec des tubes tout carrés. Pour moi c’était comme regarder une licorne ou quelque chose dans le genre, tu te dis “oh mon dieu !” (rires).

J’en ai vu un pendant l’été. Quelqu’un en avait apporté un à un salon et le gamin de 13 ans qui est en moi s’est dit “f*** c’est trop cool “. Et c’est comme ça que je vois mon vélo. Avoir Santa Cruz qui te fabrique un vélo de trial en carbone personnalisé, des roues en carbone 24” personnalisées… C’est plutôt cool, je dois dire. J’ai beaucoup de chance d’avoir ce genre de choses.

Après tout, tu es le seul au monde à y avoir droit !

Oui, exactement ! D’ailleurs, je ne balance jamais mon vélo par terre. Même si certains jours, j’aimerais le faire (rires). Dans la vidéo de San Francisco, il a quand même bien reçu.

Tu as l’intention de refaire quelque chose avec Inspired Bicycles ? Comme une vidéo commémorative, 15 ans, 20 ans après la première ou quelque chose comme ça ?

En 2029 ça fera 20 ans, peut-être que je devrais voir si je peux faire quelque chose. Je veux dire, je discute toujours avec eux, ils m’ont construit un bashguard pour les manivelles Shimano récemment. D’habitude j’utilise celles en titane de Cane Creek. Elles sont incroyables, je n’ai jamais eu de problèmes mais le riding était si extrême à San Francisco que je ne voulais pas découvrir quelque chose ou avoir une mauvaise surprise. J’ai déjà roulé avec des manivelles Shimano et je sais qu’elles se plient au lieu de se casser, c’est pourquoi je lui ai demandé de me fabriquer un bashguard pour les manivelles Shimano.

Tu as roulé dans beaucoup d’endroits différents dans le monde jusqu’à présent. Est-ce qu’il y a un endroit en particulier où tu meurs d’envie de retourner ? Si tu avais un endroit où rouler pour le reste de ta vie, ce serait où ?

Un endroit, je dirais l’Ecosse (rires). Oui, mais j’adore ça ! En fait, avant tout l’Ecosse parce qu’elle s’est ouverte, comme je disais avec l’e-bike j’ai découvert un tout nouveau terrain d’aventures et de possibilités et j’adore ça. Mais s’il y a un pays que j’aimerais vraiment visiter, c’est le Japon. C’est sur ma liste depuis 2007, quand j’étais encore au magasin de vélos. C’est un pays tellement fou, c’est juste incroyable au niveau de la culture, de l’architecture… C’est tellement cool. Alors peut-être qu’un jour j’irai au Japon.

Et il y a des pilotes qui pourraient te montrer quelques trucs au Japon.

Oh oui. Tomomi [Nishibuko] et toute l’équipe là-bas, leurs spots sur les côtes, avec toutes les défenses contre les inondations ou les tsunamis… Mon dieu, c’est tellement cool. En fait je suis assez jaloux de la façon dont on fait du vélo là-bas. Clairement, un jour j’irai.

Photos Dave Mackison Fred Murray, Leo Rosas et James North pour Red Bull Content Pool