Focus Jam² Next | Le VTTAE en carbone recyclable que vous ne pourrez jamais acheter

Par Adrien Protano -

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Focus Jam² Next | Le VTTAE en carbone recyclable que vous ne pourrez jamais acheter

Il devait être l’un des premiers VTTAE à cadre carbone thermoplastique, fabriqué de façon largement automatisée… en Belgique. Un projet qui ouvrait la porte à une autre façon de concevoir nos cadres de vélos en carbone : moins de main-d’œuvre pénible, une chaîne d’approvisionnement raccourcie, et surtout une promesse rare de recyclage en fin de vie. Sauf que le partenaire industriel derrière cette pièce maîtresse, REIN4CED, a déposé le bilan fin 2025, et Focus a confirmé que le JAM² NEXT ne serait pas commercialisé. Reportage : 

On vous en parlait en juillet dernier : Focus avait levé le voile sur un prototype qui préfigurait le futur Jam² Next, le VTTAE all-mountain de la marque… en carbone recyclable et produit en Belgique ! Alors quand la marque nous a proposé de rencontrer les équipes derrière cette « nouvelle » technologie et de rouler le vélo en avant-première, nous n’avons pas hésité !

Quelques semaines après avoir mis ce nouveau châssis à l’épreuve sur les meilleures spéciales des Vosges, et après avoir longuement discuté avec Paul Sadowski, l’ingénieur mécanique à l’origine du projet chez Focus (aujourd’hui en charge du volet durabilité), la nouvelle tombe : REIN4CED, le partenaire industriel de Focus sur ce projet, est déclaré en faillite. Le vélo ne pourra pas être commercialisé.

Le carbone d’aujourd’hui est perfectible

Dans le vélo, “carbone” est devenu un réflexe : léger, rigide, performant. Mais ce qu’on appelle carbone est en réalité un composite : des fibres (le “squelette” qui donne rigidité et comportement) + une résine (le “liant” qui fige la pièce). Et c’est précisément là que se niche le souci.

La majorité des cadres sont en carbone thermodurcissable (résine époxy). Une fois polymérisée, cette résine crée des liaisons qui ne se “défont” pas proprement : on peut récupérer de la fibre, mais souvent au prix de procédés lourds (pyrolyse/solvolyse), coûteux, et avec une fibre moins “noble” au final.

L’idée de Focus avec ce modèle JAM² NEXT était de garder les mêmes fibres carbone, mais de remplacer la résine époxy par un polymère thermoplastique (Focus parle d’un nylon/polymère).

Paul Sadowski nous explique la différence pour qu’on comprenne bien : « Avec un carbone thermodurcissable classique, la résine époxy durcit par réaction chimique : une fois que c’est pris, c’est figé pour « toujours ». À l’inverse, un thermoplastique reste formable à la chaleur : on peut le ramollir, le reformer dans certaines limites, et surtout envisager des solutions de réemploi et de recyclage beaucoup plus crédibles. Ce qui est important à comprendre, c’est que dans un composite, la rigidité et le comportement viennent avant tout des fibres, pas du liant. L’objectif n’était pas de sacrifier le feeling du vélo pour la recyclabilité, mais d’ajouter une nouvelle possibilité sans perdre en performance. »

Il faut aussi rappeler que l’idée n’est pas totalement nouvelle, on avait déjà pu voir une idée similaire être utilisé sur le GT STS dans les années 90, mais sans que cela ne résonne avec les mêmes préoccupations écologiques qu’aujourd’hui.

Il faut aussi rappeler que plus récemment, Guerrilla Gravity avait déjà exploré le carbone thermoplastique avec ses cadres Revved Carbon, fabriqués à Denver, aux États-Unis, selon un procédé également orienté vers l’automatisation et la relocalisation de la production. Revel est allé encore plus loin sur le terrain de l’expérimentation avec le Penguin, un DH à cadre thermoplastique imprimé en 3D, lui aussi produit aux États-Unis. Des projets marginaux, souvent restés confidentiels ou à l’état de prototypes.

Un modèle industriel remis en question

Le point de départ, Paul Sadowski l’identifie très précisément. En arrivant chez Focus, il visite rapidement les usines partenaires en Asie. Des sites impressionnants par leur savoir-faire, mais aussi révélateurs d’un modèle qui n’a que peu évolué : une production extrêmement manuelle, chronophage, dépendante d’une main-d’œuvre nombreuse, et construite autour d’un matériau (le carbone époxy) dont la fin de vie reste problématique.

Pour lui, le choc est autant industriel que culturel. « Le vélo n’est pas l’automobile », explique-t-il. Contrairement à l’aéronautique ou à l’automobile, l’industrie du cycle ne dispose pas de milliers d’ingénieurs matériaux dédiés à la recherche. On s’appuie sur des procédés éprouvés, sur des fournisseurs historiques, et l’innovation avance surtout par petites touches. Tant que le système fonctionne, personne n’a réellement intérêt à le remettre en question.

Mais cette inertie a un coût. Le carbone thermodurcissable impose non seulement des processus lourds et manuels, mais il enferme aussi l’industrie dans une impasse en fin de vie. Et pour Paul, une alternative devait forcément exister. D’autant plus que ces alternatives sont déjà explorées ailleurs : « Dans l’automobile, dans l’aéronautique, ou encore dans d’autres industries du composite, le thermoplastique n’est plus une curiosité. J’ai travaillé pour une grande marque automobile où le thermoplastique est utilisé couramment. »

Relocaliser une partie de la fabrication en Europe, et reprendre la main sur un process devenu trop éloigné.

La crise du Covid agit alors comme un révélateur brutal. Chaînes d’approvisionnement à l’arrêt, dépendance totale à l’Asie, aucune solution de repli à court terme… Chez Focus, cela accélère une réflexion déjà engagée : repenser non seulement le matériau, mais aussi le modèle industriel dans son ensemble. Le projet NEXT s’inscrit dans cette logique : relocaliser une partie de la fabrication en Europe, réduire les délais, gagner en flexibilité, et reprendre la main sur un process devenu trop éloigné du bureau d’études.

REIN4CED comme partenaire industriel

Pour cela, Focus s’associe à REIN4CED, une entreprise belge spécialisée dans les composites thermoplastiques… On vous en avait déjà parlé il y a plusieurs années : Visite | REIN4CED : passé, présent et futur : un vélo incassable.

Leur approche tranche radicalement avec le carbone traditionnel : ici, pas de nappes de prepreg manipulées à la main, mais des bandes de carbone thermoplastique découpées, orientées et positionnées automatiquement par des machines. Le layup se fait d’abord en deux dimensions, piloté par calculs numériques et analyses par éléments finis, avant d’être consolidé et formé en trois dimensions.

Sur le papier, les bénéfices sont multiples : une réduction massive du travail manuel, une répétabilité bien supérieure, une production plus facilement « scalable », et surtout un matériau pensé dès l’origine pour être reformé et recyclé. On ne parle plus seulement d’un cadre performant, mais d’un cadre intégré dans une logique de boucle.

Le résultat : jusqu’où peut-on aller ?

Avec le JAM² NEXT, Focus a repensé toute la logique matériau du cadre. Le principe est volontairement radical dans sa simplicité : utiliser, autant que possible, un seul type de fibre carbone et un seul polymère thermoplastique. Un choix contraignant sur le plan de l’ingénierie, mais fondamental dès qu’on parle de recyclabilité. Chaque matériau supplémentaire, fibre ou résine, complique la séparation, le tri et la valorisation en fin de vie.

Cette logique se prolonge bien au-delà de la matière brute. Focus a également travaillé sur les inserts, les filetages et l’architecture globale du cadre, avec une obsession claire : faciliter le démontage, la réparation et, à terme, le recyclage. Moins de pièces rapportées, moins d’alliages différents, moins d’éléments impossibles à extraire sans détruire la structure. Des décisions souvent invisibles à l’œil nu, mais déterminantes lorsqu’il s’agit de transformer un cadre en fin de vie en ressource plutôt qu’en déchet.

Dans cette même optique, certaines zones spécifiques du cadre étaient envisagées pour intégrer de la matière recyclée issue des chutes de production. Une manière de boucler localement la boucle, en réinjectant directement les déchets industriels dans le produit final.

Et le poids dans tout ça ?

Changer de matériau et de procédé pose forcément la question du poids. Sur le papier, Focus n’a jamais cherché à battre des records, mais plutôt à démontrer que le thermoplastique pouvait rester au niveau des cadres carbone classiques, sans pénalité majeure.

Les chiffres sont parlants. À taille équivalente (M), le triangle avant du JAM² NEXT non peint affiche 1 593 g. À titre de comparaison, le triangle avant du JAM² en aluminium dépasse les 2 600 g, tandis que l’ancien triangle avant en carbone époxy (millésime 2023) se situait autour de 1 580 g. Autrement dit, le cadre thermoplastique se place quasiment à égalité avec un carbone traditionnel, tout en conservant les avantages liés au nouveau matériau et au process industriel.

Sur le vélo complet, le JAM² NEXT est annoncé à 23,3 kg, avec moteur Bosch Performance CX, batterie de 600 Wh et un montage haut de gamme. Un chiffre parfaitement cohérent pour un VTTAE de ce segment, qui confirme l’ambition initiale du projet : ne pas sacrifier l’usage réel sur l’autel de l’innovation.

Alors, recyclable… mais jusqu’où ?

Chez Focus, personne n’a jamais présenté le thermoplastique comme une solution miracle. Paul Sadowski le reconnaît sans détour : non, il ne s’agit pas de mettre un cadre complet au four pour récupérer intactes des nappes de carbone prêtes à être relaminées dans un nouveau vélo.

Le scénario réaliste est beaucoup plus industriel. Il passe par la fragmentation contrôlée du cadre, avec l’objectif de conserver des longueurs de fibres plus importantes que dans certains procédés actuels, puis par une phase de chauffe et de reformage vers de nouveaux produits (composants secondaires, pièces structurelles moins critiques). « La potence de votre vélo pourrait être faite à partir d’un ancien cadre par exemple », illustre Paul. L’avantage clé du thermoplastique, c’est de rendre cette transformation plus simple, moins chimique, et potentiellement plus facile à intégrer dans une boucle industrielle à grande échelle que les filières époxy traditionnelles. La filière “mass market” restait toutefois clairement à construire, et Focus en avait parfaitement conscience.

Pour objectiver cette démarche sur l’impact environnemental, Focus a mené une analyse de cycle de vie (LCA) complète, afin de comparer l’empreinte d’un cadre carbone thermoplastique à celle d’un cadre carbone classique, mais aussi à une alternative en aluminium.

L’exercice s’est révélé plus complexe que prévu. Si REIN4CED a joué le jeu jusqu’au bout, en mesurant précisément la consommation énergétique de chaque machine et de chaque étape de fabrication, les données issues de la chaîne d’approvisionnement asiatique se sont avérées plus difficiles à obtenir. Malgré cela, l’étude a permis de tirer un enseignement clé selon la marque : « Si le triangle avant en carbone reste la partie la plus impactante d’un VTT tout-suspendu, le cadre thermoplastique REIN4CED affiche une empreinte globale inférieure à celle d’un cadre équivalent en aluminium, y compris après comparaison avec des alliages produits à partir d’énergie “verte”. »

Sur le terrain : un VTTAE étonnamment… normal

Avec un projet aussi radical sur le fond, on pourrait s’attendre à un vélo expérimental, à un prototype au comportement étrange. C’est tout l’inverse. Le JAM² NEXT est avant tout un VTTAE moderne, au sens le plus classique du terme. Il ressemble fortement à son modèle homonyme en aluminium que l’on avait déjà testé précédemment : Test nouveauté | Focus Jam2 : les détails font la différence

Sur les sentiers, rien ne trahit un “concept bike”. Et c’est précisément ce que cherchait Focus : démontrer que l’on peut changer radicalement ce qu’il y a sous la peinture, sans bouleverser l’expérience de pilotage. Avec un poids annoncé à 23,3 kg, le JAM² NEXT se situe exactement là où on l’attend pour un VTTAE de ce segment.

Nous n’allons évidemment pas nous attarder sur le ressenti du vélo sur le terrain étant donné que le modèle ne sera pas commercialisé, mais il est important d’insister ici sur le fait que nous n’avons pas ressenti de différence notable avec un modèle en carbone « traditionnel ». Un point essentiel !

Une idée trop tôt… mais pas hors sujet

La conséquence immédiate, on la connaît : le JAM² NEXT ne sera pas disponible à l’achat. Focus l’a confirmé sans détour : sans partenaire industriel capable de porter la production, le projet est mis à l’arrêt. Une fin abrupte pour un vélo pourtant abouti, roulable, crédible techniquement.

Mais réduire le JAM² NEXT à un simple “concept avorté” serait passer à côté de l’essentiel. Cette histoire rappelle une réalité que l’industrie du vélo a parfois tendance à oublier : l’innovation durable ne se joue pas uniquement sur le bureau d’études. Elle dépend d’outils industriels adaptés, de volumes suffisants, de partenaires solides, de capacité d’investissement… et d’une vraie prise de risque. Parfois, elle dépend aussi simplement du bon timing.

Un cadre en carbone thermoplastique peut atteindre un niveau proche du marché sans compromis majeur sur le poids ou le comportement

Le projet NEXT démontre au moins une chose : un VTTAE à cadre carbone thermoplastique peut exister, être développé, validé, roulé, et atteindre un niveau proche du marché sans compromis majeur sur le poids ou le comportement. Ce n’est pas une promesse abstraite, c’est un vélo qui a vu le jour, même si c’était en petite quantité.

Même si ce JAM² NEXT précis ne sera jamais commercialisé, la voie qu’il ouvre, elle, ne se refermera pas. Les questions de fin de vie des cadres carbone, de dépendance industrielle et de relocalisation de la production ne vont pas disparaître. Elles vont au contraire devenir de plus en plus centrales. Et tôt ou tard, l’industrie devra y répondre, avec ou sans Focus, avec ou sans REIN4CED. Le JAM² NEXT restera peut-être comme le VTTAE que vous ne pourrez jamais acheter, mais aussi comme l’un de ceux qui auront montré, concrètement, que d’autres chemins sont possibles.

Notre test du Jam² en aluminium : Test nouveauté | Focus Jam2 : les détails font la différence

Pour plus d’informations : https://www.focus-bikes.com/be_fr/jam2-next-the-new-carbon-age#whats-next

Par Adrien Protano