Découverte | Verdun : escapade gravel en Meuse, territoire de mémoire
Par Pierre Pauquay -
Il est des noms marqués au fer rouge et qui consacrent une terre sacrée. Verdun restera à jamais dissocié d’une bataille qui demeure à elle seule toute l’horreur de la Première guerre mondiale : rouler sur cette terre de mémoire ne vous laissera pas indifférent…
Il est des noms marqués au fer rouge et qui consacrent une terre chargée d’histoire. Verdun restera à jamais associé à une bataille qui illustre à elle seule toute l’horreur de la Première guerre mondiale ; rouler sur cette terre de mémoire ne vous laissera pas indifférent…
Vojo ne voulait pas se plonger dans un sentiment mêlé de recueillement et de révolte face cette folie guerrière. Le département de la Meuse dispose de magnifiques chemins dédiés au gravel que Michel Mussot et Nicolas Martin nous ont montrés en sillonnant une région peu connue mais si riche dans son paysage.
Un paysage dévasté
Au gré des routes et des chemins, Michel nous emmène vers une terre qui fut balafrée et où toute vie a disparu lors de cette guerre. En un peu plus de cents ans, les champs ont reverdi, la forêt a recouvert la terre défigurée, et rien ne pourrait rappeler des atrocités de cette bataille, excepté ce paysage cassé et vallonné qui ressemble à une mer démontée. Nous pouvons le distinguer en roulant sur les chemins du bois de Fleury.
Durant les quatre longues années que dura le conflit, la région de Verdun fut le théâtre de combats atroces. Ville prospère et tranquille de la Meuse, elle entra dans l’histoire en 1916. Propulsée en enfer durant 330 jours, la ville fut complètement rasée et s’éleva au rang d’un des plus hauts lieux de mémoire de la Première Guerre mondiale.
Verdun, que faut-il rappeler ? Ce furent 700.000 morts, blessés ou disparus, et 50 millions d’obus tirés qui ont labouré et abîmé à jamais la terre. Avec comme résultat au final, le gain de quelques kilomètres carrés de boue : tant de souffrances pour rien. Un désastre et une stupidité qui hantent encore de nos jours les peuples français et allemand. Et ils résonnent dans les guerres d’aujourd’hui.
L’origine du chaos
Après la perte de l’Alsace et de la Moselle suite à la défaite de 1870, la France devait défendre sa frontière à l’est. Quatre places fortes furent construites : Verdun, Toul, Épinal et Belfort. Ces lieux étaient reliés par une chaîne de forts, constituant ainsi un rideau de fer. Verdun étant distante de seulement 50 km de la Moselle, alors territoire allemand, la cité fut une cible de choix pour l’état-major allemand. Il décida de lancer en février 1916 une attaque sur la place forte et de faire plier l’armée française.
Le 21 février, plus de 700 pièces d’artillerie allemande déversèrent plus d’un million d’obus dans la journée… Fortes de leur suprématie sur le Front de l’Est où l’armée russe perdit 2 millions d’hommes, les 10 armées du kaiser voulaient faire sortir les Français des tranchées et les contraindre à une guerre de mouvement pour les user et les épuiser à mort. Après neuf heures de pilonnage, les Allemands attaquèrent et à leur grande surprise rencontrèrent dans les bois dévastés une résistance farouche. Un jour plus tard, l’offensive s’essoufflait déjà.
La honte du XXe siècle
Après un pareil bombardement, les villages de Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes, Vaux-devant-Damloup ont été rayés de la carte et n’ont jamais été reconstruits. À Fleury, il fut impossible de le rebâtir après-guerre tant la terre était souillé de munitions dans le sol ; une vie s’est arrêtée à jamais.
La région est d’ailleurs balisée par d’autres témoins de cette époque de feu et de sang. Ici un fortin, là un mausolée. Tout au long de l’itinéraire, nous allons fouler une région chargée d’histoire.
Cette bataille fut le seul grand duel franco-allemand. Pour les Français, il fallait tenir : à Verdun, on ne passe pas ! La plupart des soldats français étaient des paysans ; leur guerre à eux, c’est la préservation de leur terre dans la terre. Elle fut pour eux la ville symbole, la ville du sacrifice ultime.
Dans cette monstrueuse bataille, nul ne sut qui tirait à gauche ou à droite. Le tumulte des éclatements d’obus martelait les cerveaux, le sol bouillait, le ciel se disloquait. On entendait même les coups de canon à Paris. Il n’y avait plus d’arbres, plus de champs : seul subsistait un univers de boue, de trous d’obus gorgés d’eau. Au fil des kilomètres que nous parcourons avec Michel, ces récits sont lourds de sens et nous pénètrent ; impossible de rester insensible à ces images qui hantent l’esprit.
Un siècle plus tard, le paysage est encore imprégné de cette folie guerrière. Si nous roulons à côté de la Tranchée des Baïonnettes, il est difficile de s’imaginer l’enfer qu’on connu les Français comme les Allemands.
Le fort de Vaux
L’itinéraire passe par un des symboles de la résistance française, le fort de Vaux. Comment ont-ils pu tenir ? C’est la question que l’on se pose depuis plus de cent ans en se rappelant de sa résistance acharnée, du 2 au 7 juin 1916. Cet épisode héroïque de l’enfer de Verdun est entré dans la légende. Pendant ces 6 jours, écrasés par un déluge d’obus, les 600 poilus et leur chef, le commandant Raynal, ont refusé de se rendre, malgré la supériorité de l’artillerie allemande.
Un général peu connu alors, un certain Pétain organisa la défense de Verdun : il entra dans la grande porte de l’Histoire pour la salir quelques années plus tard. De juillet à novembre, l’armée française reprit les territoires perdus alors qu’au nord-est, à nouveau le bruit des canons emplissait l’atmosphère. Une autre bataille débutait, celle de la Somme qui fut le tombeau de l’armée britannique.
Si les généraux ont eu droit à voir leur nom écrit sur les plaques des rues et des places de France, des milliers de corps de soldats pour lesquels une identification ne sera malheureusement pas possible furent déposés dans l’ossuaire de Douaumont. Le coeur noué, nous longeons le sanctuaire, sans mots dire.
Maintenant, la descente se faufile entre les champs de colza et traverse une belle prairie. La balade aboutit à Verdun. À une Meuse reluisante se marie un ciel bleu azur. La cité au XXIe siècle se pare de beaux atouts.
Les rives du fleuve sont charmantes et les terrasses sont bondées, faisant fi des heures sombres. La ville s’est donné un nouveau souffle, accueillant, la belle voie verte qui longe paresseusement la Meuse en témoigne.
Les coteaux de Meuse
Le lendemain, nous posons nos roues dans le sud de la région, du côté de Saint-Mihiel. Depuis les rives de la Meuse, Nicolas Martin nous guide vers une forêt dont nous sentons les premiers parfums de cette superbe journée de printemps. Dans la forêt de Gaumont, nos gravel suivent un large chemin offrant ici et là un beau panorama vers le lac de Madine.
En suivant la trace, nous évoluons sur une terre particulièrement fertile : une grande exploitation agricole balise d’ailleurs l’itinéraire peu avant Heudicourt-sous-les Côtes. Tel un phare émergeant des champs, le clocher de l’église nous sert de repère.
Nous apercevons ici un paysage typique du département, caractérisé par ces collines recouvertes de vignobles qui se donnent des airs de montagnes du Beaujolais.
Le village se situe près de la butte de Montsec, commémorant les offensives américaines dans le saillant de Saint-Mihiel, prélude à la grande offensive qui clôtura la guerre. Avant d’y accéder, nous profitons d’une chouette halte au restaurant de Heudicourt-sous-les-Côtes. Le voyage en Meuse n’est pas terminé. Il nous faudra revenir en automne, quand la nature montrera ses plus belles palettes de couleurs.
La forêt d’Argonne
La forêt d’Argonne ou « pays des bois » en celte, est l’une des plus belles de France. Au Moyen-Âge, elle était immense. Des abbayes allaient s’y implanter : elles développèrent une industrie forestière et verrière. En 1914, l’artillerie a labouré, retourné et détruit ce patrimoine naturel. Après-guerre, on a replanté vite, trop vite des résineux qui n’avaient rien à faire ici. Depuis quelques années, le reboisement et la bonne gestion de la forêt permettent aux chemins d’antan de conduire à nouveau les promeneurs vers leur douce rêverie.
Depuis Varennes-en-Argonne, dans le bois, les chênes se conjuguent aux pins sylvestres. Cette richesse a permis à de nombreux oiseaux de nicher. Il n’est pas rare d’entendre les chants de la fauvette, de la grive et du roitelet huppé.
La trace que nous empruntons est une succession de virages, d’épingles sur un sol sans aspérité, quel bonheur ! Dans les bois de bouleaux, notre cheminement est des plus ludiques. Notre progression s’effectue dans le velours : Le chemin bien tracé se recouvre de son manteau de feuilles qui tombent déjà. Les arbres semblent déjà rendre les armes…
Ce tapis amortit les bruits et les chocs comme ces clairières tapissées d’herbe qui font figure de rendez-vous pour la faune ; les traces des chevreuils sur le chemin trahissent d’ailleurs ses virées nocturnes. Au sommet d’une côte, c’est la surprise. Isolé dans son écrin de verdure nous abordons le lieu de mémoire de la Haute Chevauchée.
La butte de Vauquois
À partir de septembre 1914, les combats atteignirent une intensité incroyable en Argonne et sur la Main. La région devint le théâtre d’assauts tout aussi sanglants. Après les champs, une belle partie du tracé nous fait passer dans la forêt de Hesse. Il y a plus d’un siècle, les Français et les Allemands se sont affrontés à Vauquois avec acharnement dans les tranchées ou même sous terre quand ils creusaient des galeries pour y placer des mines afin de faire sauter l’autre.
Haut-lieu de la guerre des mines, le village de Vauquois fut anéanti dès février 1915 au cours de combats qui bouleversèrent sa topographie. Aujourd’hui, la Butte de Vauquois surplombe les impressionnants cratères provoqués par les explosifs.
La venue des troupes américaines au cours de la Première guerre mondiale a permis de délivrer l’Argonne, mais de nombreux soldats US trouvèrent la mort sur les champs de bataille argonnais : près de 15.000 soldats reposent dans le cimetière de Romagne sous Montfaucon. Nous nous laissons glisser en suivant les courbes du chemin blanc et crayeux. Avec douceur, il entame sa descente vers Varennes-en-Argonne.
Ce voyage de mémoire se termine. Porteur d’un message de paix universel, il nous semblait important de l’effectuer.
Carnet pratique
- Le Tour de Meuse
- Nicolas Matin, notre guide et gérant de son magasin de vélo à Verdun, l’Atelier Cycle, organise chaque printemps le Tour de Meuse, une épreuve de gravel longue de 400 km. En 2026, elle se déroulera du 14 au 17 mai, à allure libre. Il vous est loisible de vous inscrire hors format tout au long de l’année.
- La découverte du département de la Meuse s’est largement inspirée de l’itinéraire de cet événement. À voir sur : www.tourdemeuse.fr
- Infos générales : www.lameuse.fr
- Le mémorial de Verdun : www.memorial-verdun.fr














