Découverte | Queyras :
itinérance solitaire vers un géant

Nature
2 septembre 2018 — Pierre Pauquay
Au printemps, la montagne du Queyras sommeillait encore dans sa léthargie hivernale. En quelques jours en été, elle s’est enfin ouverte à tous les amateurs de grands espaces et de beaux sentiers. Les fourmis dans les jambes, il était temps que Vojo aille y faire un tour, pour humer et ressentir cette envie d’aller là-haut, vers l’emblématique col de l’Izoard.  

 

Les Queyrassiens pensaient qu’il ne sortirait jamais de leur pays : l’hiver était entré par la grande porte dès le mois de novembre et recouvrait de son linceul blanc les toits des charpentes des fustes. Un paysage magnifique, en monochromie, mais qui glaçait depuis des mois le coeur et l’esprit des montagnards. La neige prit son temps à disparaître, à fondre, à transformer des torrents en rivières. Puis ce fut la renaissance tardive au mois de mai : l’alpage fleurissait enfin et offrait la liberté de tracer sa voie vers l’altitude.

 

Comme un premier de cordée, je décide de partir en solitaire, vers l’Izoard, lieu de légende du cyclisme. En itinérance, l’art est de ne pas trop se charger afin de pouvoir profiter de la qualité des suspensions du VTT dans les ascensions comme dans les passages techniques. Et un raid de deux jours en autonomie fait parfaitement l’affaire pour que la randonnée reste un plaisir… Dans le sac derrière la selle (modèle Ortlieb Seat pack), je place une tente de bivouac d’une personne. Dans celui de devant, un Thermarest en mousse, plus résistant que ceux gonflés d’air et un sac de couchage. Dans les sacoches posées sur le cadre, je dispose le matériel de réparation, barres énergétique et autres de chocolat. Dans le sac à dos, outre la poche d’eau, je le remplis de nourriture pour trois repas, de chaussettes, d’un maillot, d’une veste gore-tex et d’un cuissard de rechange. Sans oublier le menu fretin… couverture de survie, cartes, lampe frontale, gants et bonnet… Et bien sûr, même si le poids n’est pas indiqué – j’en conviens – mon bon vieux Reflex Nikon et ses deux optiques. Un embonpoint conséquent que va porter ma désuète mais si efficace selle Brooks lors de toute itinérance.

Montagne humanisée

J’emprunte depuis Château-Queyras le GR58, direction le col de Péas. Sur la route, je découvre des hameaux isolés comme les Meyries ou Le Rouet où quelques habitants ont décidé d’y rester et de vivre une existence de simplicité.

 

A la bergerie de Péas, Marie et Noëlle sont prêtes et attendent la montée des brebis. En cette mi-juin, les bergères, les randonneurs, les trailers et les vététistes, tous montent pour chercher la lumière unique du Queyras.

Là-haut, on laisse le fardeau porté en bas : les soucis s’envolent au fil du cumul des mètres gagnés en altitude, oubliées les factures d’électricité, effacée de la mémoire l’exubérance ostentatoire de la Coupe du Monde. Je vis dans une beauté brute, avec comme seule compagne ma fidèle border collie, insatiable de l’effort au long cours.

L’alpage du Péas est un plaisir à grimper : la piste, tout en courbe, se grimpe au train jusqu’à la bergerie du Haut du Péas, le havre qui sera habité durant les chauds mois de l’été par Marie et Noëlle.

A la fonte des neiges, le torrent de Péas charrie quantité d’eau : un détour vers le pont fut nécessaire pour éviter le passage à gué…

Tout au long de l’ascension, telles des petits soldats, les marmottes se dressent, annonçant mon passage par leur sifflement. Il est grisant de se sentir seul, d’ouvrir une trace sur une montagne qui a été peu foulée en cette période. L’alpage est vide mais la veille, aux Meyries, la rencontre avec Jacquy m’a permis de connaître cette histoire peu connue dans les années 1950 de l’exploitation de la serpentine pour en retirer de l’amiante : une vie de misère en altitude pour ces mineurs. Je comprends mieux dès lors l’accessibilité de cette montagne via cette piste carrossable.

De la roche de serpentine apparaissent encore des veines d’amiante : au pied du Grand Vallon, il ne faisait pas bon d’y vivre dans les années 1950.

De la bergerie jusqu’au col, la progression sur le VTT est encore jouable, mais j’enrage de ne pas posséder un pignon de 50 dents… Mon Spectral est sans doute plus orienté sanglier des Ardennes que Chamois des Hautes-Alpes. A 2629 m d’altitude, je retrouve l’hiver avec des herbes roussies par le gel et de la neige qui s’accroche sur la pente sommitale.

Du col, je descends comme un crabe, le vélo en dévers glissant sur le névé. La descente vers les Fonds est magnifique. Elle est par endroit technique, comme ce passage sur un dôme surplombant le ruisseau du Ventoin et difficile à négocier : heureux doivent être les enduristes du coin. Plus bas, le sentier devient moins chaotique et file à travers les doux alpages, tapissés de renoncules, de crocus et de narcisses des poètes.

Je dévale et retrouve la vallée de lumière du Fond de Cervières où éclosent des milliers de fleurs : quel contraste avec le monde de là-haut que je viens de quitter il y a à peine une heure…

Coup de coeur en découvrant la vallée du Fond de Cervières, vallée cul-de -sac qui est une ode à une nature préservée, avec la réserve naturelle autour de la Cerveyrette.

Cervières s’étire dans un cirque : de part et d’autres, la montagne enserre le village.

Je me demande où passe le col de l’Izoard. Côté Ubac, il serait jugé moins difficile. Quoique… Le sentier que j’emprunte s’envole sur les pentes arborées de pins. Je rejoins l’itinéraire de la Grande Traversée des Hautes Alpes provenant de Briançon.

Rencontre avec le balisage de la GTHA, grand traversée à VTT qui part de La Grave, au pied de la Meije, pour rejoindre dans le sud Laragne, dans le Buëch.

Je la suivrai jusqu’au col du Tronchet. Pour l’instant, la pente est rude, mais la partie en vaut la chandelle. Peu après une montée impossible, le sentier s’apaise et me permet de caracoler entre les pins vers le refuge Napoléon, au pied des derniers lacets du col. Avec mon VTT de trail et ma fidèle Bel, ce drôle de duo franchit la passe en fin de journée, quand les nuages et le vent froid balaient le versant de la Casse Déserte : l’ambiance est au noir et blanc…

Col de légende

Les premiers grimpeurs de l’Izoard vont apporter le souffle épique du Tour de France. Il y a près de 100 ans, on s’affrontait sur ces pentes avec un seul pignon et une bécane de 14 kg, solide comme les jambes d’acier du Belge Philippe Thys qui le franchit en tête, en 1922, lors de l’étape de 284 km, entre Nice et Briançon. Avec à ses trousses, trois autres coureurs, Beckman, Heusghen et Sellier… tous belges. Ils annonceront une tout autre envolée, plus lyrique, celle du poète Jacques Izoard, Liégeois qui a emprunté son pseudonyme au col mythique. Je souris du coin de l’œil d’avoir découvert un petit lieu de Belgitude…

Dans mon esprit, je vois les images de ces forçats de la route s’arracher de ces pentes. Instant furtif d’une vie, immortalisé par une photo noir et blanc où le paysage n’était pas pollué par des voitures suiveuses bariolées, de motos de TV et d’hélicos étouffant le bruit du souffle des coureurs. Et ils étaient célestes, comme le furent Coppi ou Bobet : une stèle leur est d’ailleurs dédiée dans la descente. En le dévalant, ce col offre finalement le même visage et le décor a peu changé. La Casse Déserte a gardé cette désolation : seul le goudron a remplacé le chemin parsemé de grosses pierres et de trous : un vrai parcours de trail avant la lettre…

A la sortie de la Casse Déserte, l’itinéraire s’échappe vers la gauche et grimpe vers le col du Tronchet. J’entre dans le secteur où un couple de loup a été aperçu il y a quelques jours… Je me mets à rêver à entendre leur hurlement du côté du lac de Souliers et m’apprête à bivouaquer…

Depuis le col, quelle chance que de découvrir un magnifique single, déroulant comme un serpent son ruban de terre blanche calcaire et sablonneuse, substrat du monde de la Casse Déserte. Les virages serrés s’enchaînent, la pente s’accentue sans piège pour la machine.

Mon but n’est pas le village de Souliers où se trouve un gîte, mais de trouver cet endroit magique, l’emplacement rêvé au milieu d’un alpage, près du torrent. Je m’approprie ce petit territoire sur une butte, devient l’hôte d’un lieu naturel, forcément idyllique, avec en toile de fond le pic de la Font Sancte…

Au matin, il faut bien lever le camp et partir. Et rouler durant trois heures avant le retour vers le convenu et le point de départ… De Souliers, j’emprunte le sentier vers la croix éponyme. Le soleil éclaire l’échine où je me pose pour observer en contrebas la bergerie de Péas de la veille d’où s’échappe de la fumée.

Il me tarde de descendre et de la rejoindre pour apprécier un petit café matinal : en montagne, le VTT donne le goût aux choses simples. Et en me hissant vers le haut, il m’a permis de goûter à cette saveur particulière qu’est l’itinérance, cette petite aventure, loin du tumulte de notre monde.

Le carnet pratique

  • Cette suggestion d’itinéraire emprunte en première partie le GR 58 « Tour du Queyras » depuis Château-Queyras jusqu’aux Fonds de Cervières, via la bergerie et le col de Péas.
  • Au hameau des Fonds, l’itinéraire quitte le GR 58 qui file, quant à lui, vers l’est et Aiguilles. Notre itinéraire suit la D108 ou le chemin en contrebas, en parallèle du torrent de Cerveyrette jusque Cervières.
  • Dans le village, il emprunte le balisage de la GTHA au-delà de l’Izoard.
  • A la sortie de la Casse Déserte, la randonnée emprunte toujours la GTHA et à nouveau le GR58 jusque Souliers, en passant par le col Tronchet.
  • À Souliers, il remonte vers le vallon de Péas via le GR58 pour retrouver l’alpage du Péas : la boucle est bouclée
  • Carte. Emportez et compulsez nécessairement les cartes IGN Top 25 3537 ET (Guillestre) et 3536 OT (Briançon) pour vous donner une idée du circuit proposé.