Construire un réseau VTT Enduro : le bon exemple du Beaufortain 

Nature
9 août 2020 — Paul Humbert

Quand l’étincelle crée par des passionné(e)s est attisée par le souffle d’une collectivité publique, on obtient un beau brasier qui n’est pas près de s’éteindre. Aujourd’hui, nous avons envie de vous parler d’un bon exemple en matière de construction d’infrastructures VTT, ou quand les intérêts de la pratique sportive recoupent ceux des acteurs du tourisme, tout en maîtrisant leur impact environnemental. Découvrez ce qui se cache derrière les sentiers du Beaufortain !

À l’heure où les conflits d’usages et autres interdictions font parfois plus de « bruit » que les développements à succès, nous avons eu envie de mettre en lumière un travail de développement du VTT qui peut faire office d’exemple. Sans nous voiler la face sur les obstacles qui peuvent se présenter au moment de « pousser » la pratique du VTT sur certains terrains, plongeons-nous dans un territoire qui a su faire confiance à notre sport. 

Pourquoi ? 

 

Pourquoi le Beaufortain ? Les raisons sont multiples et il est tout d’abord question d’un coup de coeur. Cela fait quelques années que différents membres de la rédaction de Vojo ont eu l’occasion d’aller rouler sur les différents sentiers du massifs, et nous sommes revenus unanimes : c’est du très beau VTT. 

S’enchaînent ensuite une série d’articles sur les compétitions, tracés et autres acteurs du VTT sur place, qui nous mènent à un rendez-vous dans les locaux d’Arlysère qui gère le développement et la promotion des activités de pleine nature. Ce jour-là, nous découvrons les chiffres : ceux des années passées, des investissements, des nombres de VTTistes, ainsi que tous les enjeux de la création de sentiers. 

C’est avec l’aide de Florent Besses, en charge du développement du réseau (et chef du service “activités de pleine nature”), que nous faisons le point sur les éléments-clés qui ont permis la création de ce réseau de sentiers. Ça tombe bien, en nous promenant dans la vallée, on ne cesse de croiser des VTTistes dans les cafés-restaurants, à la boulangerie, au camping ou à l’hôtel. Mais comment sont-ils arrivés là ?

Le Beaufortain, c’est quoi ? 

 

Pour la faire courte : le Beaufortain, c’est un massif niché au coeur de la Savoie, dans les alpes françaises. On y accède principalement par Albertville, le Val d’Arly ou par Bourg-Saint-Maurice en passant par le célèbre Cormet de Roselend. Le massif regorge de sentiers, mais également de routes, ce qui le rend très prisé des cyclistes et motards. Au centre, on retrouve le village de Beaufort et son célèbre fromage. 

Les vallées sont profondes avec une grosse amplitude d’altitude et un maillage de sentiers relie les chalets d’alpages, les estives, écoles et autres oratoires. On peut également compter sur l’aide des troupeaux pour entretenir les accès et le folklore.

Et pour revenir à ce qui nous intéresse, le VTT, sachez qu’en plus des sentiers de randonnée et des bike parks ouverts l’été, une quinzaine de pistes balisées « enduro » s’entremêlent sur la carte. Ce sont ces dernières qui nous intéressent. Pourquoi ? Parce qu’elles dépassent le cadre géographique d’une station de ski, s’étendent sur plusieurs communes et parcelles, se mêlent au milieu naturel et sont entretenus avec des fonds publics. 

Ces sentiers sont accessibles à tous, et sont desservis pendant l’été par des navettes gratuites. Preuve du succès, des prestataires externes se sont également installés pour optimiser l’offre publique et pousser encore plus loin. 

Le VTT , comment ça a commencé ? 

 

 

On évoquait une étincelle. Elle est nécessaire et bien souvent commune au lancement de projets sportifs : c’est la passion. Florent Besses nous raconte : « Initialement, on peut dire que c’est la rencontre d’un noyau de pratiquants et d’une collectivité publique qui est à l’origine de l’enduro dans le Beaufortain. En quelques dates clé : L’association des Grosses Pédales créée en 2007 regroupant une vingtaine de pilotes est plutôt axée sur le free-ride et la DH. Issus du Beaufortain et de la région Albertvilloise, ils trouvent dans le Beaufortain un terrain d’expression avec un énorme potentiel (notamment lié à d’innombrables voies de communication, souvent anciennes). Ce nombre impressionnant de sentiers fait sans aucun doute écho au mitage très important de l’habitat; la configuration géographique des lieux et le maintien d’une agriculture encore très vivace. »

Le travail de l’association débute avec la station d’Areches-Beaufort autour d’une offre «DH » qui sera ensuite également développée dans la station des Saisies. 

Du côté des sentiers, l’idée de créer une offre fait son chemin auprès de la communauté de communes du Beaufortain, comme nous l’explique Florent : « Consciente des enjeux touristiques et d’aménagement du territoire, elle travaille à la mise en place d’un schéma sentier (définition d’un réseau de sentiers multi-pratiques, balisés et entretenus par la communauté de communes. L’abandon de l’offre de DH sur la station d’Areches-Beaufort; (notamment lié au coup d’exploitation des remontées mécaniques importants) accélère le rapprochement de l’association Les Grosses Pédales et de la communauté de communes du Beaufortain. Les deux structures passionnées par le sujet travaillent rapidement à la mise en place d’une offre enduro avec l’appui technique de Bike Solutions, avec balisage spécifique, navettes, optimisant les remontées mécaniques en fonctionnement…»

C’est en 2010 que les premiers balisages voient le jour, et que les premières navettes gratuites se mettent à tourner. Oui, les pentes de la région sont raides, et si il est possible de grimper en pédalant jusqu’au sommet, ce n’est pas à la portée de tous. Pour présenter cette offre auprès du grand public, la collectivité et l’association lancent un évènement, font de la promotion, s’associent à des ambassadeurs et le tout est envisagé dans sa globalité. 

Deux ans plus tard, le développement de l’offre « VTT enduro » s’institutionnalise réellement : « Une refonte des statuts de la collectivité permet de préciser davantage la compétence sentier, en mentionnant clairement dans ses compétences le développement et l’entretien d’une offre VTT Enduro, sur la base du schéma sentiers en place. »

Combien ça coûte ? 

Si la sueur des bénévoles a rendu le terrain fertile, elle s’est accompagnée par la suite d’un investissement de la collectivité. Florent nous donne les montants investis pour 3 ans et un maillage de sentiers de 550km de long : 680 000 euros. Là-dedans, comprenez la définition du réseau, les travaux de remise à plat, la construction et mise en place d’un organigramme de signalétique directionnelle, le développement d’un outil numérique de suivi des itinéraires et de leur entretien, ainsi que la mise en place de l’équipe sentier avec achat de matériel, etc…

Au total, il estime que sur ce montant total, 100 000 euros ont été consacrés à la mise en place de l’offre en enduro. 

Pour cette « offre sentiers », au-delà de l’investissement de départ évoqué plus haut, une petite équipe de trois personnes travaille toute l’année, épaulée par 4 saisonniers, dont 2 uniquement dédiés et formés au développement et l’entretien de l’offre « enduro ». Annuellement, pour le fonctionnement et la promotion de l’offre enduro, on compte 60 000 euros (matériel, salaires, promotion). Un outil numérique de suivi des travaux est également en cours de mise en place pour programmer les travaux (sur l’assise, la signalétique…) et suivre les chantiers. 

Combien ça rapporte ? 

Il est compliqué de mesurer précisément les retombées économiques d’un tel investissement, il faudrait pour cela pouvoir se glisser dans la caisse de chaque restaurant, hôtel ou gite. Toutefois, les mécanismes de mesure s’installent, avec des portiques écocompteurs installés sur les pistes venant comptabiliser les passages. Cette analyse permettra de valider, ou non, certains tracés, en accord avec les autres utilisateurs et en prenant en compte l’érosion. 

La fréquentation des navettes est également un élément clé, tout comme le développement de structures privées en hausse, qui étendent également la période de pratique au printemps et à l’automne. 

Ce que Florent Besses indique également, c’est qu’après 10 années, des changements d’élus, des réformes territoriales et des fusions, le développement de l’enduro n’est pas remis en question. L’implication de l’association Les Grosses Pédales est plus légère et les offices du tourisme ont pris le relai, et il complète en disant : « On ne peut nier aujourd’hui que l’enduro est un marqueur fort du territoire. » 

Tout le monde est d’accord ? 

Il serait illusoire de croire que la mise en place et la tenue d’un tel réseau est facile. C’est toutefois loin d’être impossible. Dans un territoire riche comme celui du Beaufortain, une concertation doit s’établir entre les agriculteurs, les alpagistes, les forestiers, les propriétaires ainsi que tout le tissu socio-économique qui gravite autour du projet (les offices du tourisme, les sociétés de remontées mécaniques, les loueurs, les transporteurs…). Le tout se doit d’être « co-construit » afin de faire bénéficier à chacun les retombées du projet. 

Au démarrage du projet, « il faut d’abord éclaircir les contraintes foncières. En d’autres termes, connaître le statut juridique du chemin pour contacter les bonnes personnes. Qu’il s’agisse d’un sentier public, d’un chemin rural (domaine privé de la commune); d’un chemin public soumis au régime forestier, ou encore d’un chemin privé, les interlocuteurs à mettre autour de la table avant de poser la première balise peuvent être nombreux. » 

Florent Besses nous rappelle ensuite l’évidence : « C’est une étape essentielle, qui permet de clarifier le rôle de chacun et surtout d’asseoir dans le temps l’offre, en complète acceptation de chacune des parties. Nous formalisons cela via la signature d’une convention de passage. »

Les usages de la nature sont divers, tout comme les contraintes des différents acteurs, qu’il convient de respecter, en trouvant un bon équilibre. C’est peut-être là que le défi est le plus élevé, puisque cela nécessite « une ouverture d’esprit de part et d’autre, une volonté de travail en commun, de la médiation, de la pédagogie parfois et de la patience ».

Dans le cadre de la réalisation de cet article, nous avons été conviés à une réunion pilotée par la Société d’économie alpestre de Savoie rassemblant patrouilleurs, trail builders et alpagistes. L’objectif de cette dernière était de sensibiliser les équipes travaillant pelle et pioche à la main au travail des éleveurs et alpagistes : pose de parc, respect des zones d’alpage, utilisation des portiques…

La prise en compte de l’environnement est également au coeur de la réflexion : « Dans le Beaufortain, on travaille régulièrement avec l’ONF sur les parcelles soumises au régime forestier. Chaque projet de modification d’itinéraire ou de création fait l’objet d’une demande de défrichement. » Avant l’ouverture de nouveaux sentiers, et pour diminuer la pression sur certains, des mises en jachère sont prévues. Les nouveaux tracés ont également vocation à plonger moins vite dans la pente, afin de limiter l’érosion. 

Et la cohabitation au quotidien ? Difficile d’avoir un point de vue objectif, mais pour avoir passé (beaucoup) de temps sur les sentiers, la concentration de marcheurs/vététistes est finalement faible et le développement de traces spécifiques au VTT permet de désengorger les itinéraires les plus fréquentés, maintenant ainsi un bel équilibre, sans qu’aucune interdiction d’accès ne soit nécessaire. 

Et dans le futur ? 

Le futur, c’est tout bientôt, et il se tourne résolument vers un public moins expert avec l’arrivée de tracés plus accessibles techniquement. Sur les différents secteurs, pour 2020, on compte 3 ouvertures de pistes, deux fermetures temporaires et de nouvelles connexions avec le Val d’Arly. 

Florent Besses ajoute : « D’une manière plus générale, un de nos grands projets et objectifs est de mieux communiquer sur notre travail auprès de pratiquants, qu’ils soient locaux ou de passage. Il y a un réel enjeu à comprendre le travail que nécessite la mise en place d’une offre enduro pour assurer sa pérennité. Limiter les ouvertures sauvages, quitte à aménager davantage ? »

De notre côté, on ne peut qu’aller dans le sens de ce développement. Le Beaufortain a de nombreuses qualités, mais le niveau moyen nécessaire pour se faire plaisir à VTT reste assez élevé. C’est toutefois ce qui fait le charme de ses sentiers et itinéraires : ils sont entretenus et optimisés pour le VTT, sans toutefois dénaturer les itinéraires et le terrain « montagnard » dans lesquels ils sont nés. Amateurs d’épingles serrées, vous voilà au bon endroit ! 

Qu’est-ce qu’on en retient ? 

Face au travail réalisé dans le Beaufortain, on rêve de nouveaux développements un peu partout sur nos territoires. Evidemment, c’est du côté des vététistes qu’on se positionne et tout le monde ne sera peut-être pas du même avis, mais nous sommes absolument convaincus qu’un grand nombre de conflits d’usages liés à la pratique du sport sur certains territoires peuvent être évités par un meilleur dialogue et une plus grande éducation aux bienfaits du développement de la discipline. Le Beaufortain nous apprend plusieurs choses : la première est qu’une bonne entente est possible, que le VTT peut être accepté et accueilli à bras ouverts. Que par les qualités intrinsèques du sport, il devient légitime d’en favoriser son développement et d’en démocratiser sa pratique. Si cette partie relève de la compétence « publique », elle croise les intérêts du « privé », et c’est encore là-dessus qu’il faut passer un coup de surligneur. Un développement à long terme, réfléchi avec les autres acteurs d’un territoire, c’est l’opportunité de le faire rayonner auprès d’un public large et croissant, tout en améliorant le cadre de vie. 

Dans ce beau bout de montagne, les initiatives publiques croisent les intérêts du « privé », et si l’impact de l’activité sur l’environnement continue d’être mesuré et maîtrisé, on voit mal qui pourrait avoir envie d’y mettre un frein. Notre appel du pied est assez clair : communes, municipalités, offices du tourisme, ne laissez pas les associations et passionnés se débattre seuls, unissez vos forces et utilisez les moyens qui sont les vôtres pour développer la pratique dans vos territoires, vous pourriez y gagner…

Envie d’en savoir plus sur les constructeurs de sentiers ? Découvrez notre article « Ode au trail building » dans « Vojo Magazine, Volume 3 » : www.probikeshop.fr/magazine-vojo-volume-3/

Envie de voir des images du Beaufortain ? On y a fait de belles balades, des tests, des courses et même des vidéos : https://www.vojomag.com/?s=Beaufortain+ 

Le réseau de sentiers : beaufortain-vtt.com