5 innovations d’un génie méconnu du VTT : un hommage à Charlie Cunningham
Par Olivier Béart -
Charlie Cunningham est décédé ce 3 juin 2026 à Faifax, en Californie. Son nom ne vous dit peut-être rien car sa modestie n’avait d’égal que son talent. Il s’agit pourtant d’un des personnages les plus importants de l’histoire du VTT. Un génie discret qui a contribué à façonner le vélo tel que nous le connaissons aujourd’hui. Vojo lui rend hommage en mettant en avant cinq de ses grands apports à notre sport à travers un vélo représentatif de son œuvre, le Cunningham Racer #9C de 1988.
Avant de vous parler technique, permettez-moi de vous parler de l’homme qu’était Charlie Cunningham. En 2018, j’ai eu la chance de le rencontrer dans sa petite maison de Fairfax, à deux pas du Marin Museum of Bicycling. Ce n’est pas lui qui m’accueille, mais sa femme, Jacquie Phelan, pionnière du mountainbike elle aussi, et première championne Norba (le championnat nord-américain de VTT).
En 2015, Charlie a malheureusement eu un accident dont il a gardé de nombreuses séquelles. Il est là, souriant, mais son esprit est ailleurs. Charlie Kelly, l’iconique organisateur de la première course de VTT, la Repack Race, nous rejoint en voisin. Avec Jacquie, ils commencent à me partager leurs souvenirs. Charlie a le regard ailleurs, il est là sans être là. Tous les quatre, nous avalons un excellent brunch préparé par Jacquie avec des œufs, des légumes et des herbes de son jardin.
A peine la dernière bouchée avalée, Jacquie se lève et me propose d’aller dans l’atelier de Charlie. Sa grotte, son antre. Là où il a créé de A à Z les quelque 200 vélos Cunningham, tous uniques à leur manière. Là où il a, aussi, pensé, imaginé et prototypé plusieurs innovations majeures qui ont grandement contribué à façonner le cours de l’histoire du mountainbike.
Au milieu des morceaux de tubes, de ses machines de tournage/fraisage, des limes et des scies, son regard s’illumine. Alors qu’il n’a quasiment pas dit un mot depuis mon arrivée, il m’entraîne dans un coin de son atelier, me montre quelques outils, sort des pièces de ses tiroirs et commence à m’expliquer quelques idées. Charlie et Jacquie regardent la scène avec un brin d’émotion. Et j’ai encore la chair de poule en écrivant ces lignes pour vous partager ce bref moment où j’ai vu revenir le génial ingénieur passionné qu’il était.
C’était furtif. Juste une fulgurance dans son esprit hélas devenu embrumé. Mais cela a suffi à me faire comprendre quel esprit vif il a été. Je comprends aussi aujourd’hui pourquoi les hommages qui pleuvent de toutes parts saluent autant l’ingénieur que l’homme sensible, attentionné et passionné de nature. Et, pour ma part, je tiens aussi à saluer son épouse Jacquie, qui m’a accueilli comme si j’étais de la famille et qui m’a permis de vivre ce moment marquant. Je salue aussi celle qui est restée aux côtés de Charlie jusqu’au dernier moment, celle qui l’emmenait rouler en tandem autant que possible pour qu’il garde le contact avec ce deux-roues auquel il a tant donné, et qui lui a aussi tant apporté.
Après cette mise en contexte que je tenais absolument à vous faire, il est temps de mettre en lumière quelques-unes des grandes innovations apportées par Charlie Cunningham dans le monde du vélo, et du VTT en particulier. Pour les illustrer, nous avons pris comme base ce magnifique Cunningham Racer, qui porte le numéro de série #9C de 1988. Eh oui, le vélo que vous avez sous les yeux a bientôt 40 ans, même s’il est d’une étonnante modernité. Il y aurait de quoi écrire un livre sur ce seul vélo et encore plusieurs autres sur tout ce qui est sorti du cerveau de Charlie, mais puisqu’il faut choisir, voici ce qu’on retient en priorité :
1. Les cadres en aluminium et les tubes oversize
En 1979, alors que l’acier règne en maître, Charlie Cunningham sort son premier vélo, le CC Proto. Etudiant ingénieur en aéronautique à Berckley, il a très vite compris l’intérêt de l’aluminium pour construire des structures à la fois légères, rigides et solides.
Le modèle Racer que vous avez sous les yeux en est son descendant direct avec ses tubes surdimensionnés et ses larges soudures, complètement à contre-courant de ce qui se faisait à l’époque.
Cannondale et Klein sont arrivés bien après, et ce sont eux qui ont réellement popularisé les cadres en aluminium, devenus par la suite un standard, avant l’arrivée du carbone. Mais c’est bien Charlie Cunningham qui a ouvert la voie.
Avec ses cadres fabriqués entièrement de ses mains dans son petit atelier de Fairfax et dont il a raffiné le traitement thermique dans un four situé au fond de son jardin (comme le montre Jacquie sur la dernière photo), il a aussi prouvé que l’aluminium pouvait être fiable et assez solide pour du VTT s’il était manipulé avec soin et réflexion. D’ailleurs, sur les quelque 200 cadres qu’il a produits, nous n’avons connaissance d’aucune casse ou même de la moindre fissure.
Et pourtant… alors que les VTT haut de gamme de la même époque pesaient encore tous dans les 13 ou 14 kg, les productions de Charlie Cunningham s’approchaient régulièrement de la barre des 10 kg (10,7 kg pour notre Racer #9C sans pédales mais avec porte-bidons et cornes). Ils coûtaient aussi trois à quatre fois plus cher que les vélos de grandes marques (environ 4000 $ au milieu des années 80), mais on sait que c’était parfaitement justifié par le soin apporté à chaque étape, depuis la conception jusqu’à la fabrication.
2. La géométrie compacte et les cadres sloping
Autre avancée qui doit beaucoup à Charlie Cunningham, la géométrie sloping et les cadres compacts avec bases courtes. A l’époque, les VTT avaient encore quasiment tous un tube de selle et un tube supérieur très hauts, hérités de la route et des vélos de tourisme. Charlie voyait les choses autrement et a démontré qu’un tube de selle plus court et un tube supérieur positionné plus bas permettaient de faire bouger plus facilement le vélo entre les jambes dans les passages techniques et de donner vie à la machine en lui apportant une maniabilité inégalée.
Corollaire de ce tube de selle plus court, une des marques de fabrique des cadres Cunningham est leur énorme tige de selle, à la fois très longue et imposante en diamètre. Notez aussi le grand levier du blocage rapide du collier de selle, permettant d’abaisser rapidement la selle pour les longues descentes, et de la relever tout aussi vite pour reprendre le pédalage juste après.
Il a aussi travaillé sur les angles de direction et de tube de selle (en 26 pouces d’abord, puis en 29 jusque peu avant son accident, et nul doute qu’il se serait intéressé avec curiosité au 32 pouces s’il avait encore pu aujourd’hui), sans oublier son travail sur les bases courtes, qu’il a aussi été un des premiers à mettre en œuvre grâce à des moyeux spécifiques plus larges (bien avant l’arrivée du format « Boost ») et une construction minutieuse du cadre.
Alors que la route et les premiers VTT utilisaient des entraxes arrière de 120 mm ou 126 mm, Cunningham a poussé pour un entraxe de 140 mm (qui deviendra plus tard le 135 mm standard, avant que l’industrie ne passe au 142 mm puis au Boost 148 mm bien plus tard). Ainsi, les rayons des deux côtés de la roue avaient un angle presque identique (roue sans parapluie ou zero-dish). La roue arrière devenait ainsi nettement plus rigide, solide, et le cadre pouvait accepter des bases courtes sans que la jante ne vienne frotter à la moindre relance. À l’avant, il a aussi développé des moyeux plus larges, de 112 mm.
3. Les freins « Roller Cam »
Pouvoir rouler plus vite, c’est bien, mais encore faut-il être capable de s’arrêter ! Peu convaincu par les performances des freins de type Cantilever de l’époque, Charlie Cunningham a inventé et mis au point le système « Roller Cam ».
Doté de deux tiges offrant un grand bras de levier, et actionnées par une « came » triangulaire coulissant sur deux roulements pour actionner les freins, ce système offrait une puissance, une modularité et un confort de fonctionnement uniques pour l’époque. Pour qu’ils puissent délivrer toute leur puissance, il faillait néanmoins un cadre très rigide, et même un arceau de renfort.
Complexes à fabriquer et très chers à l’époque, les rares exemplaires originaux (WTB ou Cunningham) s’échangent aujourd’hui pour des sommes dépassant parfois les 1000 € entre connaisseurs. SR Suntour a heureusement contribué à populariser ce système, en le produisant sous licence en grande série.
4. Le « Grease Guard », fer de lance de la marque WTB
En 1982, Charlie Cunningham s’est associé à Steve Potts et Mark Slate pour fonder WTB (Wilderness Trail Bike), qui est rapidement devenu un des fabricants de composants les plus influents dans le milieu du vélo off-road.
Son objectif était de concevoir des équipements à la fois légers, fonctionnels et fiables. Une de ses inventions qui a le plus marqué son époque, c’est le « Grease Guard », un petit orifice à fermeture automatique inspiré de l’industrie lourde et ici miniaturisé, qui permettait de graisser ses roulements sans les démonter pour augmenter drastiquement leur durée de vie et la fiabilité des boîtiers de pédalier et autres moyeux WTB.
5. Le Specialized Ground Control, premier pneu au dessin pensé pour le VTT
Charlie n’était pas qu’un technicien et un amoureux de la nature. C’était aussi un compétiteur passionné par la recherche de performance. Bien aidé par sa femme Jacquie, elle aussi compétitrice, il a mis au point en 1984/85 pour Specialized le tout premier pneu au dessin pensé spécifiquement pour le VTT, le Ground Control.
Avant cela, les pneus off-road arboraient de simples crampons carrés hérités du motocross (comme sur le Specialized Stumpjumper présenté sur les deux premières images). Ici, pour la première fois, les crampons latéraux et centraux sont dissociés et arborent des formes foncièrement différentes.
Les gros crampons rectangulaires disposés en quinconce sur la bande centrale offrent une faible résistance au roulement, tout en garantissent une traction et un freinage de qualité. Quant aux crampons latéraux, ils sont disposés de sorte à garantir la meilleure accroche latérale possible. Cela semble une évidence aujourd’hui, et tous les pneus actuels sont encore conçus de la sorte. Vous saurez désormais qu’à la base, le premier dessin de la sorte est sorti de la tête de ce cher monsieur Cunningham.
Au revoir, et merci…
Charlie était un amoureux du vélo, qui avait compris que cette machine – la forme de transport la plus efficace jamais pensée par l’homme – pouvait changer le monde. Et qu’en plus de nous emmener d’un point A à un point B, elle pouvait aussi nous procurer des sensations et, dans le cas d’un mountainbike, qu’elle pouvait nous emmener au plus près de la nature et renforcer notre connexion avec elle. Il a donc voulu rendre cette machine encore meilleure, plus raffinée, plus belle. Chaque fois que nous profitons d’un vélo moderne, ayons une petite pensée pour ces pionniers à l’imagination fertile, parmi lesquels Charlie occupera à jamais une place centrale. Ride in peace.
Le système de santé et d’assurance sociale américain étant ce qu’il est, et les inventions de Charlie ne l’ayant hélas jamais rendu riche, une cagnotte existe depuis son accident en 2015. Aujourd’hui encore, un don peut aider son épouse Jacquie à faire face aux frais permettant de dire dignement au revoir à son mari, et à assumer ensuite seule la préservation de leur propriété, lieu chargé d’histoire pour le VTT. Alors, si le cœur vous en dit, même une petite somme peut compter : https://www.gofundme.com/f/charlie-cunningham-medical-and-rehab
