Beachrace : au coeur d'une douce folie venue du Nord

Sport
9 janvier 2017 — Olivier Béart

La température dépasse à peine zéro degré. Le vent souffle. Pourtant, ils sont pas loin de 4000 prêts à prendre le départ de Egmond-Pier-Egmond, une des plus grandes beachraces d’Europe, voire même du Monde. Et quand on parle de Monde, on parle surtout des bords de la mer du Nord, dont les immenses plages de sable fin permettent d’accueillir ces événements d’un genre un peu particulier… qui sont carrément un phénomène cycliste dans ces régions. Vojo y était pour vous !

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-40Tous les ans, au coeur de l’hiver, les bikers Flamands et Hollandais ne pensent qu’à deux choses : le cyclocross et les beachraces. Il y a bien quelques Allemands qui s’y risquent aussi et une ou deux organisations en France (au Touquet ou à Berck sur Mer) mais les courses sur plage sont un vrai phénomène surtout dans le Nord de la Belgique et aux Pays-Bas.

Jeffry, mon futur coéquipier pour le Cape Epic, est un vrai fan de ces courses dont il est un bon spécialiste. Puis, vous nous connaissez, chez Vojo, on est très ouverts d’esprit. Alors il n’a fallu que quelques mots à mon pote pour me convaincre de venir le rejoindre sur un des plus gros événements du genre : Egmond-Pier-Egmond, qui rassemble près de 4000 participants au Nord des Pays-Bas pour un tracé de 36km sous forme d’aller-retour entre la petite station balnéaire d’Egmond et un énorme brise-lame situé 18km plus loin. Mais avant d’envisager rouler sur le sable, un minimum de préparation s’impose au niveau du vélo…

Dessine-moi un vélo de plage

beachrace_egmond_pier_egmond_velo_scott_copyright_obeart_vojomag-1Plus que de “vélo de plage”, on devrait parler de vélo de beachrace ! Car c’est tout sauf une machine pour flâner qu’il faut ! Si certains roulent avec ce qui ressemble plus à des vélos de route à gros pneus, notamment ici à Egmond où le parcours est très rapide, pour faire face à toutes les situations et affronter certains tracés plus techniques (il y a parfois des portions dans les dunes ou dans l’arrière-pays), les vtt ont la cote et quelques adaptations suffisent à transformer un hardtail classique en bête de course pour le sable.

Premier point crucial : les pneus et les jantes ! Les crampons sont à proscrire, au risque de labourer le sable et de rester collé. Les pneus adaptés aux courses sur plage sont à la fois très gros, légers et peu cramponnés mais pas complètement lisses. Tout est histoire de compromis afin d’avoir assez de surface pour ne pas s’enfoncer dans le sable, tout conservant un peu de grip et en cherchant à diminuer le plus possible la résistance au roulement. Les Vittoria Tatoo Light, Continental Speed King et Schwalbe Big One (utilisés ici) sont les plus populaires dans le peloton, en 2.2/2.3″ de large, le tout couplé à des jantes de 25 à 30mm de largeur. Côté pression, comptez 0,8 à 1 bar pour un pilote de 75kg !

Pour le reste, on va chercher à abaisser le poste de pilotage au maximum, avec une potence placée au plus bas et un cintre plat, mais relativement large pour pouvoir bien tenir le vélo dans le sable mou. La fourche rigide devant n’est pas indispensable mais c’est un atout… surtout pour ne pas abîmer inutilement sa suspension dans l’eau salée et le sable ! Au niveau de la transmission, un mono-plateau de 40 à 44, voire 46 dents est parfait. A l’arrière, préférez un petit pignon de 10 dents. Quand on a le vent dans le dos, on en a bien besoin !

Enfin, pensez à bien tout graisser et huiler avant de rouler et à nettoyer soigneusement après car le milieu est hostile…

Premier contact

La veille de la course, j’effectue les premiers tours de roues avec ma monture, un Scott Scale comme celui de mon pote Jeffry montré ci-dessus, mais qui a conservé sa fourche et sur lequel on a simplement changé les pneus et le plateau avant. Vu que je découvre, ce sera parfait. Le premier contact sur route est déconcertant. Les pneus quasi slicks, larges et peu gonflés sont très roulants… mais dès qu’il s’agit de tourner sur asphalte, ils collent au sol et la sensation de flou demande à être maîtrisée. Sur le sable par contre, c’est magique. On file à toute vitesse au bord de l’eau et même dans le mou, avec un peu de concentration, ça passe. Mmmh, vivement demain me dis-je !

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-44Mais hélas, les conditions climatiques vont changer et le samedi, le ciel est gris, il bruine, le vent souffle sans discontinuer et les températures sont légèrement positives… juste ce qu’il faut pour ramollir le sol tout en continuant à congeler les organismes.

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-39L’ambiance est si terne et sombre en arrivant au bord de la plage qu’on ne peut que penser à quelques paroles bien connues du grand Jacques : “Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu (…) avec le vent du nord écoutez le craquer, ce Plat Pays qui est le mien.”

Derrière, 3900 furieux prêts à me rouler dessus !

beachrace_egmond_pier_egmond_copyright_obeart_vojomag-27Privilège de journaliste (oui, je sais, on en a souvent… mais je vous garantis qu’on les savoure à leur juste valeur), je me retrouve dans le premier box, en compagnie des spécialistes de la discipline. Jusqu’à 5 minutes avant le départ, l’ambiance est assez détendue, ça discute et ça rigole comme dans n’importe quelle course de vtt. Mais au fur et à mesure que l’heure H approche, les choses changent…

Je jette un oeil derrière moi et je prends conscience que si je me loupe au départ, orné de trois magnifiques virages bien glissants sur de petits pavés rouges… en légère descente, j’ai environ 3900 gars qui risquent de me rouler dessus. D’autant que même si tout au fond ce sont des randonneurs, juste derrière moi, ce sont des fauves dont certains n’hésitent pas à bousculer pour se frayer un passage dès que les barrières séparant les boxes sont retirées. 3, 2, 1, c’est parti !

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-21Les 500 premiers mètres vers la plage se passent bien. Ouf, je suis toujours vivant ! Dans la petite portion de sable mou qu’il faut franchir avant d’arriver au bord de mer, je parviens aussi à me frayer un chemin sans trop de mal. Jeffry est là, juste devant moi et, dès qu’il y a du grip et que le sol redevient dur, il se met à sprinter comme un fou pour accrocher le premier groupe. Je saute dans sa roue, j’y suis presque, je descends tous les rapports, j’en remets une couche… mais non, il me manque littéralement un mètre pour atteindre l’objectif. Damned !

Quand les secondes sont des hectomètres

Dans une ultime tentative désespérée, je tente encore un sprint après avoir repris mon souffle quelques secondes, mais c’est foutu, je me retrouve presque tout seul intercalé entre le premier et le deuxième groupe. Frustrant. Il ne reste plus qu’à se laisser rattraper par les suivants et à essayer de prendre les bonnes roues.

beachrace_egmond_pier_egmond_copyright_obeart_vojomag-26Soyons clairs : rouler seul ou en petit groupe sur une beachrace, c’est peine perdue. Surtout quand, comme ici, on a 17km à se farcir avec un épouvantable vent de face qui donne l’impression qu’on se prend un mur en pleine face dès qu’on quitte la roue du gars devant. Bref, il faut se la jouer tactique et se placer en permanence comme un routier.

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-26Autant vous dire qu’étant un pur vttiste plus habitué à évoluer dans les rochers que sur asphalte, je n’en mène pas large et je dois me concentrer en permanence pour ne pas me faire décrocher. Surtout qu’ici, un autre paramètre fondamental entre en ligne de compte : la consistance du sable. D’un endroit à l’autre, elle change presque sans prévenir. C’est à peine visible (tout juste parfois un infime changement de couleur) mais on le sent directement dans les jambes.

Effet de vague et nerfs d’acier

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-29Toujours à la recherche du sable le plus dur et donc le plus roulant, la tête du peloton louvoie en permanence. Dans les zones sans public, la grappe peut se déplacer de plusieurs dizaines de mètres d’un côté ou de l’autre sans crier gare. Et quand l’avant du groupe bouge juste un peu, l’effet est démultiplié en queue de train ! Bref, il faut rester attentif en permanence et il est tout simplement interdit de relâcher son attention, ce qui réclame un solide mental.

Puis, ce qui devait arriver arriva : mon pote m’avait bien dit de me méfier des gars avec des guidons larges mais courbés comme sur la route. La maniabilité de leur machine est précaire quand le sable est soudainement plus mou. Pile au moment où je constate que je suis encerclé de bikers équipés de ce genre d’accessoire, hop, une zone plus molle et les voilà qui dansent tous autour de moi. L’un d’eux me touche, je dévie, je pose un pied par terre et en une fraction de seconde, me voilà de nouveau seul en queue de groupe avec deux autres gars. Rebelote, grosse frustration : le peloton est déjà plusieurs dizaines de mètres devant nous et nous ne reviendrons jamais…

Speed & fun !

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-41Ca y est, nous voilà enfin au fameux Pier, synonyme de demi-tour. Alors que beaucoup patinent dans le sable mou, je m’amuse comme un petit fou ! Ca glisse, ça dérape, mais comme je sais que l’atterrissage sera doux en cas de chute, je tente le tout pour le tout et je parviens à me frayer un passage. Après la souffrance physique, enfin un peu de plaisir, ça fait du bien.

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-20-2Avec le vent dans le dos, tout change ! D’un coup de pédale, on se retrouve à croiser entre 40 et 50km/h. Rouler en peloton n’a plus la même importance et on peut se permettre de tenter des efforts solitaires pour aller chercher quelques petits groupes qu’on a en ligne de mire. Le pi-ed !

beachrace_egmond_pier_egmond_mel_copyright_obeart_vojomag-33Arrivé à Castricum, à mi-parcours sur le chemin du retour, les organisateurs nous ont réservé une petite incursion dans les terres avec une légère montée (il devait bien y avoir… au moins 20 mètres de dénivelé positif), une descente d’escalier, quelques virages dans un grand parking et…

… des ballots de paille à enjamber dans la descente avant de rejoindre le sable mou, tout cela pour le plus grand plaisir du public, venu en très grand nombre à cet endroit en particulier. Les deux seuls gaillards en tandem ont d’ailleurs adoré ce passage où leur agilité a suffit à créer un embouteillage.

Alles geven !

Maintenant, il n’y a plus qu’une chose à faire : tout donner (alles geven en néerlandais, pour ceux qui n’ont jamais eu la chance d’apprendre la langue de Vondel). Les courageux arrivent par grappes à Egmond et ils laissent leurs dernières forces dans la remontée vers la digue… accessible uniquement après un dernier passage dans le sable mou. Les parapluies sont de sortie car la pluie fait son retour, le tout sous l’oeil aiguisé d’un présentateur radio/tv chargé de faire vivre la course en direct dans les émissions sportives de la chaîne nationale. Eh oui, ici, le vélo sous toutes ses formes, c’est une religion.

Plus que 500m et c’est fini. Je sprinte comme je peux, histoire de gagner encore quelques places en plus de celles déjà grappillées sur le retour, nettement plus à mon goût. Mais dans les deux derniers virages, les mêmes qu’au départ mais dans l’autre sens, ma prudence me joue des tours face à des gaillards visiblement prêts à jouer avec le feu pour rentrer dans le “top 150” (applaudissements svp). En roue-libre, je passe la ligne en tout juste 1h20… soit tout de même près de 15 minutes derrière le vainqueur Jordy Buskermolen qui, me dit-on, a fait des pointes à plus de 60km/h sur le retour !

beachrace_egmond_pier_egmond_copyright_obeart_vojomag-33Pour ma part, je me contenterai sans problème du titre de finisher et de la belle petite médaille qui fera le bonheur de mon petit garçon. Si vous n’avez jamais fait de beachrace dans votre vie, ne ricanez pas, laissez vos préjugez de côté et venez tenter l’expérience juste une fois, histoire de voir que vtt ne rime pas forcément avec sentiers et dénivelé. Car aujourd’hui, oui, j’ai bien fait du vélo tout-terrain !

Sans oublier que c’est aussi l’occasion de plonger un peu dans une autre culture cycliste et éventuellement de prolonger par un peu de tourisme, comme par exemple à Amsterdam. Parce qu’il n’y a pas que le vélo dans la vie…

Enfin, quoique, en matière de sevrage du deux-roues, il y a mieux que la capitale mondiale du vélo !

Lien utile : www.aguegmondpieregmond.nl
Merci à Scott Benelux pour le prêt de ce joli Scale pour aller jouer dans le sable !