Test | Fourche Motion France : une belle histoire à l'épreuve du terrain

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4 novembre 2016 — Olivier Béart

Lors du Roc d’Azur 2015, la fourche Motion France avait fait sensation. Au début, on aurait pu croire à une de ces idées saugrenues dont certains inventeurs ont le secret, mais lors de notre rencontre, les gars de l’équipe nous avaient donné l’impression d’avoir la tête sur les épaules et leur façon de concevoir leur projet nous avait plu. Aujourd’hui, la première version roulable de cette fourche anti-plongée d’un genre nouveau est une réalité. Nous avons pu la tester longuement pour voir ce que cette belle histoire française apporte de neuf une fois confrontée à la dure réalité du terrain.

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-5Le premier contact visuel avec la fourche Motion est perturbant. Logique : elle ne ressemble à rien de connu. Ni à une fourche à suspension classique, ni même vraiment à d’autres modèles originaux comme les Fournales et autres Hurrycat d’il y a quelques années. C’est sans aucun doute un des éléments qui a suscité tant de curiosité et d’engouement lors de la première présentation au Roc d’Azur 2015 (voir ici notre article).

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-2A ce moment, Matthieu Alfano et son équipe avaient fort à faire pour présenter le principe de cette fourche anti-plongée qui joue sur l’action combinée de lames de carbone et d’une petite cartouche hydraulique pour assurer un amortissement performant. La marque annonçait la sortie d’une première série de fourche pour le printemps 2016. Une démarche intéressante, puisque cette série de 50 fourches Motion “Précurseur” a pour but de permettre à la marque de confronter une petite série à la réalité du terrain afin d’améliorer tous les petits détails qui auraient échappé à la plus rigoureuse des conceptions théoriques.

Comme souvent dans ce genre de projet, il y a eu un peu de retard. Mais nous avons bien retrouvé l’équipe Motion France lors du Roc d’Azur 2016 avec ce fameux premier prototype roulable baptisé “Précurseur”, plus lourd et plus “artisanal” que la version finale. Et, bonne nouvelle, Matthieu Alfano nous en a réservé un exemplaire pour que nous puissions le mettre à l’épreuve sur nos terrains habituels.

Fourche Motion France : comment ça marche ?

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-15La réception de notre exemplaire de test est l’occasion de revenir plus en détails sur la conception et le principe de fonctionnement de la fourche. Le tout premier point, qui fait que cette fourche a un look si particulier, c’est qu’elle a une “cinématique”, comme une suspension arrière en quelque sorte. Le but de ce parallélogramme déformable avec un “point de pivot virtuel” placé bien en arrière de la fourche, c’est d’éviter toute plongée due au transfert de masses vers l’avant, dans la pente ou lors des freinages par exemple.

Sur une fourche classique, c’est l’hydraulique qui assure la maîtrise de ce point par l’intermédiaire de la compression basse vitesse, mais ici c’est purement mécanique. Voilà qui offre de belles perspectives au niveau du fonctionnement de la fourche et qui nous amène au deuxième point : l’amortissement est assuré par deux lames en carbone, assistées par une petite cartouche hydraulique cachée dans le pivot de fourche.

Autre originalité : les lames en carbone travaillent en traction, ce qui va leur donner une grande résistance à la fatigue, mais aussi une réelle progressivité dans leur action. L’ensemble assure un seuil de déclenchement très nettement inférieur à celui d’une fourche classique, ce qui permet d’obtenir une très grande sensibilité en début de course.

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-23Cerise sur le gâteau, l’utilisation de paliers composite au niveau des axes, en plus d’ajouter encore à la sensibilité de la fourche, sont annoncés sans le moindre entretien. Vu qu’ils sont issus de l’industrie maritime, on veut bien le croire.

Attention toutefois à bien choisir ses lames. Six épaisseurs existent afin de s’adapter parfaitement au poids du pilote. En prenant possession de notre fourche, Matthieu Alfano a d’ailleurs pris soin de nous faire tester plusieurs modèles et, en effet, si on part sur une lame trop fine (et donc trop souple), la fourche part directement en fin de course au moindre impact et on ne profite plus non plus complètement de l’effet anti-plongée. Par contre, le changement se fait en quelques minutes à peine avec un peu d’habitude.

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-16Enfin, au niveau du pivot de fourche, une cartouche hydraulique permet principalement de contrôler la détente avec une plus grande finesse.

Au sommet, juste au-dessus de la potence, le pilote a accès à deux réglages (dont on voit ici le mécanisme démonté) : la vitesse du rebond, ainsi qu’un blocage sous forme de bouton poussoir… car si la fourche a une cinématique anti-plongée, elle n’est pas anti-pompage même si nous verrons sur le terrain qu’elle s’en sort plutôt bien sur ce point tout de même.

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-30Quelques points méritent encore qu’on s’y attarde. Cette fourche est disponible pour toutes les tailles de roues et qu’un simple changement de quelques pièces permet de faire varier le débattement. Du 26″, 27,5/26+ et 29/27,5+/29+, tous les formats sont au programme et la marque travaille sur des pièces interchangeables qui permettraient de modifier sa fourche à posteriori. C’est déjà le cas pour le débattement qui va de 130 à 170mm en 26″, 120 à 160mm en 27,5″ et 110 à 150mm en 29″ (la version que nous avons testée était en 110mm). Voilà donc un concept durable qui permettra de garder sa fourche quelle que soit l’évolution de sa pratique. A noter aussi que, malgré sa présence visuelle très forte, la fourche Motion France n’est pas plus haute qu’un modèle classique.

Du concept à la série

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-6Nous l’avons déjà évoqué plus haut, la fourche Motion France que vous avez sous les yeux n’est pas la version définitive. Le design de cette version est nettement moins léché et le but était ici d’avoir simplement une version fonctionnelle pour faire des tests à grande échelle. Même si l’ensemble est déjà de très belle tenue avec de beaux mariages de carbone et d’alu, aucune pièce n’est optimisée. Bilan, le poids est de 2,8kg, alors que la fourche de série est annoncée à 1,8kg pour le modèle trail, voire 1,5kg pour la version XC prévue plus tard.

Sur la fourche de série, qui n’existe encore qu’à l’état de maquette et qui était exposée sur le stand de la marque au Roc d’Azur 2016, on constate que les tubes en carbone sont nettement plus travaillés, les biellettes plus fines, les lames mieux intégrées. Les espèces de “pare-chocs” en mousse au-dessus des fourreaux auront disparu alors qu’ils ont pour but ici d’éviter que la fourche ne vienne taper en fin de course car toutes les pièces sont ici plus grosses.

Pour que cette fourche finale puisse voir le jour, la marque a lancé une campagne de crowdfunding qui prendra fin à la mi-novembre 2016. L’objectif est de réunir 200 000€ en proposant aux souscripteurs de posséder une fourche pour 1250€, soit… la moitié du prix de la version finale. Eh oui, les petites production et le 100% made in France, cela a un coût.

Il faudra voir si, à un tel tarif, la fourche Motion parviendra à trouver assez d’acquéreurs, même si elle dispose aujourd’hui d’un beau succès d’estime au niveau international suite à plusieurs publications chez nombre de nos confères dans le monde entier. Maintenant que les présentations sont faites, passons à l’action :

A l’épreuve du terrain

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-3Montée sur un semi-rigide carbone générique (sélectionné et importé par Oderen) avec des magnifiques roues carbone RAR, la fourche Motion en version précurseur est assez déroutante au premier abord. Deux facteurs expliquent ces premières sensations mitigées : le poids et le déport bien trop faible de ce prototype. Bilan, la direction “engage” quand on tourne à basse vitesse. Dès qu’on tourne dans un sens, la direction semble tomber dans cette direction et il faut faire preuve de beaucoup de poigne pour la faire revenir en ligne droite ou changer de cap. Ce déséquilibre est d’autant plus prononcé que la fourche est montée sur un hardtail assez léger. Cela dit, ces points devraient être corrigés sur la version de série. Essayons donc de passer au-delà en haussant le rythme.

fourche-motion-c-bortels_01Les premières descentes rapides laissent entrevoir de bien meilleures choses. Le principe anti-plongée oblige à revoir un peu sa façon de piloter mais le fait de conserver un avant plus haut ainsi que toutes les capacités d’amortissement de la fourche dans les situations délicates est un bel avantage, directement perceptible.

L’anti-plongée fonctionne et c’est un gros point fort du concept ! Mais il y a encore du boulot de mise au point…

Emmenez-la dans des escaliers ou dans des descentes hyper raides avec des impacts pour corser le tout, elle adore ça ! C’est clairement un gros point fort du concept, d’autant que quand on choisit de charger l’avant (en courbe par exemple), elle s’enfonce juste ce qu’il faut pour bien coller la roue au sol. Reste à voir si c’est un réel argument de vente et si, sans l’avoir roulée, les potentiel clients se rendront compte de l’intérêt que cela représente.

fourche-motion-c-bortels_02Sur les successions d’impacts dans les descentes rapides, on sent en revanche que la cartouche hydraulique manque de mise au point et que le retour de la fourche n’est pas géré avec suffisamment de finesse pour offrir des performances comparables aux stars du marché. Si la cinématique semble bien au point, il y a encore du travail de ce côté en vue de la mise en production finale. Par contre, les gros impacts isolés et les réceptions de sauts sont très bien gérés et on n’a jamais l’impression qu’on va se prendre le guidon dans les dents.

fourche-motion-c-bortels_05La perception de la sensibilité sur les petits chocs a varié très fort selon nos testeurs. L’explication vient, selon nous, du fait qu’il faut choisir son modèle de lame avec le plus grand soin afin qu’il soit parfaitement adapté au poids du pilote. Comme il n’y a pas de possibilité de réglage de la pression d’air, c’est un point à soigner et la “fenêtre de tir” de chaque lame semble assez réduite. La version de série permettra par contre de jouer sur la tension des lames. Mais déjà avec la fourche actuelle, pour peu qu’on tape en plein dans le mille, le seuil de déclenchement très bas est aussi un atout qui permet de gommer la moindre aspérité du terrain. Là aussi, il faut revoir ses repères par rapport à une fourche classique et, dans le cas d’un montage sur un semi-rigide, cela peut créer un déséquilibre avec l’arrière.

fourche-motion-c-bortels_04Vu la complexité de l’engin et le fait qu’il s’agit encore d’un prototype, on pourrait craindre un manque de rigidité, mais il n’en est rien. La fourche Motion ne se tord pas latéralement et elle ne plie pas plus qu’elle ne plonge au freinage. Par contre, la patte de disque semble un peu légère et occasionne quelques vibrations au niveau de l’étrier. Il y a aussi quelques petits claquements, mais qui s’oublient vite dans le feu de l’action car la fourche répond bien et dégage une impression globale de robustesse.

fourche-motion-c-bortels_03En relance en danseuse, on est aussi surpris de constater que la fourche Motion pompe assez peu. Il y a des mouvements, mais on ne les ressent pas comme désagréables. Au point que le blocage est presque superflu et il le sera encore plus lorsque la cartouche hydraulique sera plus au point. Heureusement car il n’est pas très accessible et sa manipulation en conditions de course est assez aléatoire. Là aussi, la marque a déjà prévu de retravailler ce point. Bref, on le voit, il y a des éléments prometteurs et la base est très intéressante… mais il y a encore du pain sur la planche !

Verdict

fourche_motion_france_test_copyright_obeart_vojomag-43Nous n’avons pas pour habitude de juger des produits en cours de développement. Mais la fourche Motion méritait bien une exception, même si nous nous abstiendrons de tirer des conclusions définitives. Nous préférons dessiner des pistes qui permettront aux bikers intéressés de voir si ce produit est fait pour eux… et à la marque de voir sur quels points travailler avant la sortie espérée de la version de série. Au rang des qualités de cette fourche, on peut sans aucun doute dire que l’effet anti-plongée est appréciable dans de nombreuses situations. Il y a aussi ce côté adaptatif qui est unique et très intéressant puisque la modification de quelques pièces permet de changer de débattement ou de taille de roues. Ce prototype sait aussi se montrer rigide et témoigne déjà d’une belle qualité de construction même si quelques détails trahissent son côté encore “artisanal”. Par contre, il y a encore du boulot sur plusieurs points. Deux sont même vitaux car ils influencent fortement la prise en main de la fourche : il s’agit du poids et de la géométrie de la fourche (offset) qui, combinés, donnent un avant lourd et difficile à placer en courbe. Il y a aussi un gros boulot à faire sur la hydraulique, très basique et qui empêche le reste du concept de s’exprimer pleinement. Rien d’insurmontable en vue de la mise en production de la version définitive, mais il faudra voir si ce projet made in France, aussi remarquable soit-il, parviendra à trouver son public et si les arguments qu’elle a à faire valoir feront le poids par rapport aux géants du marché. D’autant qu’au prix auquel est annoncé la version finale (2500€), elle n’aura pas droit à l’erreur.

Plus d’infos sur www.motion-france.com et si vous croyez au projet et que vous avez envie de le soutenir, la campagne Kickstarter de Motion France est en cours jusque mi-novembre 2016 : www.kickstarter.com/projects/929331044/motion-france-dynamic-anti-dive-mtb-fork